Les mystères d’Alain Resnais

Les mystères d’Alain Resnais

06 janvier 2021
Cinéma
Mon oncle d'Amérique d'Alain Resnais
Mon oncle d'Amérique d'Alain Resnais Andrea Films - TF1 Films Production - mk2 - Gaumont - Potemkine Films
Le cinéaste français, chantre d’une modernité dont l’apparente gravité savait aussi se faire légère, sera à l’honneur de la Cinémathèque française dès sa réouverture. L’homme, volontiers discret, avait su cultiver ses secrets.

Le visiteur des cours du soir

Avec le temps, Alain Resnais a presque fini par devenir un personnage de fiction dont le costume – reconnaissable entre mille – faisait autant office de seconde peau que d’armure : costume noir, chemise rouge et une crinière blanche qui surmontait un visage volontiers souriant. Lui, le fan de bande dessinée, de comics américains, de romans policiers, était le héros discret d’un monde qu’il aura accordé à ses désirs. Son monde, on le sait, était peuplé de fidèles qui formaient une ronde autour d’une œuvre imposante, mais qui avait « la politesse d’être gaie ». Avant d’entrer à l’IDHEC (première promotion) qui le détournera du chemin initial, Alain Resnais voulait, en effet, devenir acteur. Il intégra donc le cours Simon. Il s’arrêta en route, le temps toutefois de figurer au générique des Visiteurs du soir de Marcel Carné en 1942. Aux côtés de Jean-Pierre Mocky et Jean Carmet, Alain Resnais incarne un page. Resnais qui avait une haute idée du métier de comédien refusera de jouer les dilettantes. Devenu enfin metteur en scène, il deviendra un grand directeur d’acteurs : « Plus l’acteur est professionnel, plus il aime son métier et plus il le contrôle, plus il peut arriver des choses », expliquait le cinéaste aux Cahiers du Cinéma en mai 1983.

Les deux « Jean »

L’avant-dernier film d’Alain Resnais, Vous n’avez encore rien vu (2012), est un hommage direct au dramaturge Jean Anouilh et à son adaptation d’Eurydice. Une pièce créée une première fois au théâtre de l’Atelier en 1942, à Paris, et dont Alain Resnais a toujours gardé un souvenir ému. Les pièces de Jean Anouilh ont été l’un de ses premiers chocs émotionnels. Le ton comique et iconoclaste du dramaturge se retrouvera dans son œuvre. Cette passion pour Jean Anouilh allait de pair avec celle pour le comédien Jean Dasté. En évoquant son interprétation du père d’Orphée dans Eurydice, Alain Resnais confiait lors d’un entretien avec Michel Ciment sur France Culture, à la sortie de Vous n’avez encore rien vu : « Il [Jean Dasté] faisait un père d’Orphée magique. Il y avait à la fois le burlesque, le comique, le dérisoire et un sens de la mort. » Alain Resnais fera tourner à plusieurs reprises Jean Dasté dans ses propres films : Muriel ou le temps d’un retour (1963), La guerre est finie (1966), Mon oncle d’Amérique (1980), L’Amour à mort (1984). Dans Vous n’avez encore rien vu, c’est à Michel Piccoli qu’Alain Resnais a confié le rôle du père d’Orphée.

Boris Vian, Laurence Olivier & Harry Dickson

Alain Resnais, 12 ans, collectionne sous forme de fascicules Les Aventures de Harry Dickson, saga autour d’un « Sherlock Holmes américain », traduites et totalement réinventées par Jean Ray. La première enquête a pour titre Le Fantôme des ruines rouges. Tout au long des six ans que durera la publication des Harry Dickson (de 1936 à 1940), le futur cinéaste ne manquera aucun des épisodes. Après la sortie de Hiroshima mon amour qui le consacre en 1959, Alain Resnais envisage d’adapter au cinéma les aventures du héros de son enfance. Il croise ainsi la route de Boris Vian. Le célèbre romancier, intéressé pour scénariser la chose, attend que les producteurs mettent la main sur Jean Ray pour débuter son travail. Les mois passent, Vian passe le témoin. Resnais invite alors son ami Frédéric de Towarnicki dans l’aventure. Poète, journaliste, traducteur, interlocuteur privilégié de Martin Heidegger, Frédéric de Towarnicki relit toutes les aventures de Harry Dickson, croise les récits, établit même un dictionnaire. De son côté, Alain Resnais prend des notes dans un petit carnet noir qu’il égare dans un train. Une chose paraît toutefois certaine, Laurence Olivier sera Harry Dickson à l’écran, mais des raisons d’emploi du temps obligent Alain Resnais à envisager d’autres figures : Gregory Peck, Peter O’Toole, Dirk Bogarde… Pendant ce temps-là, le scénario ne cesse de grossir. Les producteurs s’affolent. L’actrice Delphine Seyrig, qui devait faire partie du casting, lance l’idée d’un « Club Harry Dickson » pour rendre le projet inébranlable. Le peintre belge Paul Delvaux dessine quelques décors. Sous la pression, le scénario de Frédéric de Towarnicki est considérablement raccourci. Alain Resnais s’épuise. Arrivent L’Année dernière à Marienbad (1961) et Muriel et le temps d’un retour (1962). Dans son Alphaville, en 1965, Jean-Luc Godard fait un clin d’œil au projet d’Alain Resnais et imagine une rencontre entre Lemmy Caution (Eddie Constantine) et un certain « Henri » Dickson (Akim Tamiroff). D’autres cinéastes adoubés par Resnais sont pressentis pour prendre sa suite : Chris Marker, Claude Chabrol et enfin Joseph Losey. Mais sans Resnais, le cœur n’y est plus. Les Aventures de Harry Dickson restera tel le Dune d’Alejandro Jodorowsky, un projet fantôme. Pour Henri Langlois, « il est évident que ce film aurait infléchi le destin du cinéma français. »

Opération Stavisky

En 1968, l’échec de Je t’aime Je t’aime, film SF inspiré de La Jetée de son ami Chris Marker, affecte Alain Resnais. Le cinéaste tente l’aventure américaine pour se refaire. Parmi les projets outre-Atlantique, il y a un film sur le marquis de Sade avec Dirk Bogarde, un documentaire autour de Lovecraft avec William Friedkin et même un film de superhéros Marvel. Aucun d’entre eux n’aboutira et Resnais rentre en France exsangue. Le producteur Gérard Lebovici, grand admirateur de l’auteur de L’Année dernière à Marienbad, joue alors les mécènes pour maintenir le cinéaste à flot. C’est de ce contexte morose que surgit Stavisky, gangster magnifique dans la France des années 30. Jorge Semprún lui a glissé l’idée. Lebovici est partant et Belmondo se voit déjà dans la peau du héros. Belmondo, à la tête de sa propre société de production, tient les rênes du film. L’entente entre l’acteur et le cinéaste sera parfaite. Resnais renaît : « Sans Gérard Lebovici, ma carrière professionnelle se serait arrêtée en 1969... », affirme-t-il. Dans la foulée, Lebovici permet au cinéaste d’enchaîner avec Providence, Mon oncle d’Amérique, La vie est un roman et L’Amour à mort. C’est pendant le tournage de ce dernier film que le producteur est retrouvé assassiné dans un parking de l’avenue Foch à Paris.

La présence des méduses

Dans la dernière séquence d’On connaît la chanson, des méduses flottent en surimpression dans l’appartement où tous les héros sont rassemblés le temps d’une pendaison de crémaillère. Que font ces méduses au milieu du salon ? Pour François Thomas, professeur en études cinématographiques à la Sorbonne et auteur de deux ouvrages de référence sur Alain Resnais, cette présence « magique » permettait au cinéaste de fluidifier et de dynamiser l’espace clos de l’appartement. Le spectateur « préoccupé » par la présence quasi subliminale des animaux marins ne voit plus les coupures du montage. La musique aux accents stridents façon Psychose, composée spécialement par Bruno Fontaine ajoute au mystère, créant même une certaine inquiétude. La méduse devient presque la projection d’une angoisse qui gagne tous les héros de ce film faussement léger. Les méduses flottent dans l’espace, tels des êtres indécis essayant de fuir leurs angoisses. Dans un entretien accordé à la revue Positif pour la sortie du film, Alain Resnais expliquait : « Il ne faut pas voir de symbole dans les méduses, pas plus que dans les interludes de L’Amour à mort. C’est ce qu’Alain Robbe-Grillet et moi-même nous nous disions au moment de L’Année dernière à Marienbad : “Interdisons-nous les symboles, mais admettons que nos films soient des pièges à symboles.” Je peux aussi vous parler de mon enfance, de cette énorme méduse qui s’est échouée morte sur la plage de mon île du Morbihan. Mes copains et moi, nous croyions que c’était la dernière au monde. Il n’y avait pas de télévision, pas de documentaires : comment savoir que les méduses existaient ? » Plus loin encore, le cinéaste se servait de la méduse pour anticiper l’arrivée des drones : « L’arrivée de la méduse fait que le cadre se déforme, que la caméra se renverse légèrement à la fin du plan. On peut imaginer que, quand on aura bien maîtrisé le principe de la gravitation ou de l’antigravitation, on aura la caméra sans pied, et que par simple chiquenaude, en vertu du magnétisme ou de l’anti-magnétisme, elle se baladera dans tous les sens. Je suis sûr que l’on va y arriver. »