Dominique Boutonnat : "Le secteur de la création a de nombreux atouts pour attirer des investisseurs"

Dominique Boutonnat : "Le secteur de la création a de nombreux atouts pour attirer des investisseurs"

21 mai 2019
Cinéma
Dominique Boutonnat
Dominique Boutonnat Eric Bonté / CNC
Le producteur Dominique Boutonnat a remis lundi 13 mai 2019, en présence du Président de la République, son rapport sur le financement privé de la production et de la distribution cinématographiques et audiovisuelles au Ministre de la culture Franck Riester et au Ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire. Une table ronde s’est ensuite tenue à Cannes le 17 mai 2019 avec les professionnels.

Ce rapport rappelle tous les atouts dont dispose la France (1er cinéma d’Europe en termes de part de marché, de parc de salles et de production, excellence des filières, rôle de régulation assuré par le CNC) mais souligne les risques qui pèsent sur le financement du secteur dans un contexte de mutation des usages et de diminution des investissements des chaînes. Il préconise de compléter le système actuel qui doit être conservé par une plus grande ouverture aux financements privés.

Pourquoi pensez-vous que nous sommes à un tournant dans l’évolution des modes de financement de la création ?
Dominique Boutonnat : La production cinématographique française est aujourd’hui fragilisée. Sa base est solide, elle dispose d’un véritable dynamisme, mais subit une baisse des ressources issues de son modèle traditionnel. Ainsi la contribution des chaînes de télévision à la production cinématographique a diminué de 20% en 6 ans (passant de 462 M€ en 2011 à 371 M€ en 2017). A cette baisse s’ajoute celle des minima garantis des distributeurs, ou encore la disparition des fonds de la loi TEPA. Elle pourrait s’accentuer dans les années à venir, car elle est la conséquence d’un changement économique profond, en particulier des modes de visionnage des œuvres.
La production audiovisuelle, quant à elle, est dans une dynamique de croissance et de consolidation qui nécessite des moyens accrus pour lui permettre de rayonner au-delà de nos frontières, ce qui est un enjeu majeur pour son avenir.
La puissance publique a fortement augmenté ses soutiens au cours des dernières années. Il faut donc trouver de nouveaux relais de financement privé. Pour cela, la forte régulation de notre industrie et l’excellence de nos talents sont des atouts majeurs. Le CNC a également un rôle crucial à jouer en tant que tiers de confiance. C’est maintenant qu’il faut faire un choix. Sans cela, la France peut perdre son statut de grand pays de création.

Que suggérez-vous pour attirer de nouveaux financements privés ?
Le secteur de la création a de nombreux atouts pour attirer des investisseurs. Si des fonds d’envergure sont d’ores et déjà présents sur ce secteur, il est aujourd’hui nécessaire d’aller plus loin en encourageant l’investissement privé, ce qui ne veut en aucun cas dire que les soutiens publics doivent diminuer.
Il faut franchir une étape supplémentaire. Aujourd’hui notre système est très tourné vers le financement des œuvres, et c’est indispensable à la diversité et à l’indépendance de la création. Il faut y ajouter une dimension complémentaire, orientée vers le financement des entreprises. Trois axes me paraissent particulièrement importants : accroître la transparence dans le secteur, mieux soutenir les entreprises, et créer des outils spécifiques pour mieux attirer l’épargne et les investissements.

Quels nouveaux outils pourraient être mobilisés pour mieux encourager les financements privés ?
La blockchain est un outil intéressant pour améliorer la transparence, pour sécuriser les échanges dans la chaîne de valeur, ce qui va de pair avec une modernisation du Registre du cinéma et de l’audiovisuel. Il faut aussi renforcer encore les audits du CNC.
Pour créer un effet d’entraînement sur les investissements privés, des outils spécifiques, dont certains sont renforcés par la loi Pacte, comme les fonds professionnels de capital investissement (FPCI) et les fonds communs de placement à risque (FCPR) peuvent être mobilisés. Cela permettrait d’orienter une partie de l’épargne disponible en Assurance-Vie (qui s’élève à 1700 Md€ au total !) vers la création.

Mais surtout, le Président de la République a d’ores et déjà annoncé, comme suggéré dans le rapport, la création d’un fonds public pour les industries culturelles de 225 M€, avec le concours de bpifrance et de l’Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles (l’IFCIC). Une attention particulière sera portée au cinéma et à l’audiovisuel. Je préconise pour ma part un couloir de 80 à 100 M€. Ce fonds, grâce à des investissements en fonds propres dans les entreprises, permettra de démontrer la rentabilité du secteur et ainsi d’avoir un effet d’entraînement sur toute la filière. Et la capacité d’intervention en prêts participatifs de l’IFCIC, sera également renforcée pour accompagner la maturité du secteur. Ce sont de très bonnes nouvelles pour la création !

Un comité de filière va être créé. Il sera fondamental que le CNC accompagne ces changements et en assure le suivi.
 

Glossaire

Minima garantis (ou à-valoir) : avance sur les recettes à venir de l’exploitation du film, consentie par le mandataire (distributeur, vendeur international, …) auquel le producteur a confié l’exploitation de son film ;

Loi TEPA : loi en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat (« TEPA »), qui encourageait notamment l’investissement dans les PME contre une réduction de l’impôt sur la fortune (ISF) ;

Blockchain : une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle ;

Loi Pacte : Le plan d'action pour la croissance et la transformation des entreprises (loi « PACTE »), aide à mieux flécher l’épargne des Français dans le financement des entreprises, en particulier par la modernisation des outils de l’assurance-vie et leur mobilisation dans le financement des PME ;

FCPR : les Fonds Communs de Placement à Risque (FCPR) sont des fonds à destination des sociétés non cotées qui disposent d’un avantage fiscal à la sortie, soit une exonération de la plus-value ;

FPCI : certains FCPR, dédiés à un public restreint (professionnels ou investisseurs avertis), appelés Fonds Privés de Capital Investissement (FCPI), font l’objet d’un « agrément allégé » à l’AMF, et ne demandent pas toujours de faire un appel public à l’épargne. Ce sont des instruments plus souples, plus risqués, et potentiellement plus rentables.