Fabrice Du Welz : « Je pense arriver vers la fin d’un cycle »

Fabrice Du Welz : « Je pense arriver vers la fin d’un cycle »

08 avril 2022
Cinéma
« Inexorable » de Fabrice Du Welz
Benoît Poelvoorde, Alba Gaia Bellugi dans « Inexorable » de Fabrice Du Welz Kris Dewitte

De retour avec Inexorable, thriller érotico-poisseux où Alba Gaïa Bellugi vient semer le trouble dans le couple Benoît Poelvoorde/Mélanie Doutey, le réalisateur belge Fabrice Du Welz retrace pour le CNC une partie de sa carrière. Une filmographie singulière, où se côtoient comédie noire, cinéma de genre et même une escapade américaine.


Calvaire (2004)

Un chanteur itinérant (Laurent Lucas) tombe en panne au milieu de nulle part. L’aubergiste local (Jacky Berroyer), psychologiquement fragile, le prend pour sa femme qui l’a quitté. Le cauchemar commence…

Calvaire de Fabrice Du Welz
Jacky Berroyer dans Calvaire de Fabrice Du Welz Tarantual / DR

« Pas mal de spectateurs ont fait un rejet du film quand il est sorti, et d’ailleurs, c’est l’effet que mes films font en général à beaucoup de gens. Il y a quelque chose dans mon cinéma qui est probablement, parfois, un peu trop affirmé, incisif, vindicatif. Ça déstabilise. Pourtant, Calvaire est très drôle ! Je l’ai toujours considéré comme une comédie grinçante, une sorte de relecture de La Vie de Brian des Monty Pythons, en trash et un peu “belgo-belge”. Je voulais aussi une vraie profondeur, quelque chose qui soit vraiment singulier et personnel. C’est un film qui a été très compliqué à monter, on a mis cinq ans à le financer. Il faut dire qu’à l’époque, c’était le désert pour les films de genre. L’année d’avant, il y avait bien eu Haute Tension d’Alexandre Aja, mais sinon…

Je l’ai toujours considéré comme une comédie grinçante, une sorte de relecture de La Vie de Brian des Monty Pythons, en trash et un peu “belgo-belge"

Il n’empêche, la critique a été vraiment très dure avec moi. Ceci dit, je crois que le film est mieux apprécié avec le temps. Jan Kounen ou Gaspar Noé l’ont toujours soutenu et m’ont beaucoup encouragé, ce sont des choses qu’on n’oublie pas. Calvaire s’est fait dans une forme de radicalité qui est la mienne, mais qui n’est pas une pose ou unstatement. Durant la période de recherche de financement du film, qui a été très longue et douloureuse, j’ai découvert un cinéaste qui a un peu changé ma vie : Luis Buñuel. Il m’a profondément influencé dans de nombreux choix scénaristiques et de réalisation. Il y a des choses que j’ai osé faire grâce à lui. Calvaire ressort chez StudioCanal, réétalonné en 2K, au mois d’août. Revoyez-le ! »

 

Vinyan (2008)

 Après le tsunami de 2004, un couple ne parvient pas à faire le deuil de son fils. Persuadée qu’il est encore vivant, Jeanne (Emmanuelle Béart) décide de partir dans une quête au fin fond de la jungle tropicale, pour tenter de le retrouver.

Vinyan de Fabrice Du Welz
Emmanuelle Béart dans Vinyan de Fabrice Du Welz Film4 - Backup Films / DR

« Très vite après Calvaire, est venue l’idée de faire un remake des Révoltés de l’an 2000, de Narciso Ibáñez Serrador. Le film est aujourd’hui un peu plus connu car il est ressorti en Blu-ray, mais à l’époque peu de gens l’avaient vu. On a cherché péniblement à avoir les droits et on n’a pas réussi. Finalement, on est parti de cette idée qu’on a malmenée pour en faire quelque chose de différent, que l’on a situé après le tsunami de 2004, en Indonésie. J’avais envie de faire le film en anglais et j’ai longtemps cherché une actrice anglaise. Et puis finalement, un jour, mon producteur Michaël Gentile m’a dit : “Est-ce que tu ne verrais pas Emmanuelle Béart dans le rôle principal ?” Je l’ai rencontrée, et très vite, j’ai senti chez elle une sorte d’appétit d’y aller franchement, de se confronter à quelque chose de beaucoup plus rugueux que ce qu’elle avait fait jusqu’ici.

J’étais parti pour faire mon Apocalypse Now. Dans ma tête, c’était le film de ma vie !

On a donc décidé de créer ce couple franco-anglais interprété par Emmanuelle et Rufus Sewell et on a décollé pour la Thaïlande. Nous étions remplis de rêves, avec une ambition artistique complètement folle et démesurée par rapport au budget. Je pense que je n’étais probablement pas préparé, trop jeune. J’étais parti pour faire mon Apocalypse Now. Dans ma tête, c’était le film de ma vie ! J’étais constamment confronté à des problèmes de logistique, de figuration... Tous ces soucis qu’on peut rencontrer lorsqu’on tourne sur un fleuve, dans la mer d’Andaman et dans la jungle. Mais c’est comme ça que j’ai toujours rêvé de faire du cinéma. J’ai beaucoup appris de ce tournage et si je devais retourner là-bas un jour, ce serait de manière moins spontanée et intuitive. Ma passion, mon tempérament et mon impulsivité prennent souvent le pas sur ma raison. Aujourd’hui, j’essaie de faire en sorte que ça s’inverse. Parce que ça m’a joué beaucoup de tours… Mais bon, à chacun ses petits soucis. (Rires.) »

 

Alleluia (2014)

Gloria (Lola Dueñas) rencontre Michel (Laurent Lucas) par le biais des petites annonces. Le début d’une histoire d’amour tragi-comique, dévorante et meurtrière.

Alleluia de Fabrice Du Welz
Laurent Lucas dans Alleluia de Fabrice Du Welz Film4 - Backup Films / DR

« Alleluia est un film qui m’a littéralement sauvé la vie, et je suis très sérieux quand je le dis. Il m’a permis de renaître. Je sortais de Colt 45, sur lequel ça s’était extrêmement mal passé. J’étais dans un état... J’étais complètement ostracisé, on me faisait du chantage au paiement, j’étais acculé par certains acteurs du film... Bref, une situation épouvantable, probablement la période la plus difficile de mon parcours. Heureusement, Alleluia était déjà financé, j’ai donc pu tout de suite rebondir. Ce film m’a permis de retrouver un état de grâce, de me sortir de l’ornière dans laquelle je m’étais mis en m’entourant de gens profondément toxiques. Je comparerais ça à des montagnes russes : j’étais vraiment descendu très bas et Alleluia m’a permis de remonter un peu plus haut. J’ai retrouvé Laurent Lucas avec qui j’avais tourné Calvaire. J’ai eu besoin de repères, de m’entourer de gens de confiance, que j’avais choisis, que je respectais et qui me respectaient. Et surtout des personnes qui étaient là pour les bonnes raisons… »

 

Message from the King (2016)

Jacob King (Chadwick Boseman) débarque à Los Angeles pour tenter de retrouver sa sœur disparue. Il découvre sur place que la jeune femme est décédée dans des circonstances étranges… Sa rage va se déchaîner.

Message from the King de Fabrice Du Welz
Message from the King de Fabrice Du Welz Entertainment One Features - Entre Chien et Loup - The Ink Factory - Rumble Films - Silver Nitrate / DR

 « L’aventure américaine m’a toujours titillé, mais pas n’importe comment. J’ai longtemps résisté à tourner des remakes de films d’horreur que je n’avais vraiment pas envie de faire. J’avais déjà travaillé avec David Lancaster, le producteur de Drive et de Night Call, sur un projet qui est malheureusement tombé à l’eau. Il avait monté sa société de production et travaillait avec différents studios américains. Il m’appelle un jour pour me dire qu’il a un scénario et un acteur attaché, Chadwick Boseman, qui allait devenir le Black Panther de Marvel Studios. Il avait fait deux ou trois films mais je ne le connaissais pas bien… David m’assure que Chadwick a vu Alleluia, qu’il aime beaucoup, et qu’il voudrait me rencontrer. Incroyable ! Donc rendez-vous est pris à Los Angeles. On a longuement parlé du Samouraï de Melville, et il m’a dit à la fin de la discussion : “Super, c’est avec toi que je veux faire le film.” En deux semaines, j’ai dû déménager à Los Angeles et commencer la préparation de Message from the King. Le tournage en lui-même s’est très bien passé, j’ai pu faire ce que je voulais. J’ai adoré travailler avec Chadwick Boseman, c’est un type qui m’a énormément appris et pour lequel j’avais un immense respect. C’était un véritable bosseur. Mais les choses se sont compliquées quand je me suis retrouvé en salle de montage. L’enfer hollywoodien a commencé. C’était screen-test sur screen-test... Comme souvent aux États-Unis, quand le projet n’est pas financé par un studio majoritaire mais par plein de petites sociétés de production, personne n’a la même vision du film. Certains voulaient un néo-Drive, d’autres un néo-Taken... Des monteurs ont été virés et ça devenait très compliqué de faire entendre ma voix. Les Américains ont tendance à lisser en postproduction tout ce qu’ils viennent chercher dans ton travail européen. Après, je ne renie pas le film complètement, il y a de bonnes choses. Mais je pense que j’aurais pu faire mieux, d’autant que je me suis énormément investi. On ne m’y reprendra plus, sauf si je suis certain d’avoir beaucoup plus de latitude. Aujourd’hui, je sens bien plus vite quand l’environnement est toxique et malsain. »

Inexorable (2022)

Un écrivain à succès (Benoît Poelvoorde) emménage avec sa femme (Mélanie Doutey), éditrice, dans une immense demeure des Ardennes. L’arrivée de la jeune et mystérieuse Gloria (Alba Gaïa Bellugi) va bouleverser leur quotidien…

 

 « L’échec en salles d’Adoration (2019) m’a donné envie de faire un film qui s’inscrive dans un genre beaucoup plus circonscrit, peut-être un peu plus balisé, aussi. J’essaie de prendre le spectateur d’avantage par la main, d’être moins frontal dans mon approche. Mais je voulais quand même insuffler quelque chose de personnel et de singulier. J’avais en tête le thriller érotique américain des années 90, avec un zeste de giallo et d’histoires de fantômes japonaises, qui convoquent tout un pan de ma cinéphilie. Il me semblait aussi important de m’inscrire dans un contexte un peu plus français, ou du moins franco-belge. Presque chabrolien, ou à la Duvivier. Entraîner le spectateur dans quelque chose qu’il croit reconnaître, et puis doucement dévisser et aller vers une sorte d’inattendu. Et surtout créer de la tension. J’ai beaucoup revu Hitchcock, certains films de Duvivier, de Fritz Lang... Pour essayer à mon tour, modestement, de construire une petite maison bien charpentée. Un thriller qui soit ascendant. Je pense arriver vers la fin d’un cycle, je vais probablement aller vers des choses plus construites, plus écrites... Ce qui ne veut pas dire que je vais oublier ce que j’ai fait préalablement, mais en tout cas j’ai compris deux ou trois trucs. Il m’a fallu du temps. (Rires.)

Benoît Poelvoorde est un acteur hors normes qui a le désespoir de l’élégance et l’élégance du désespoir. 

J’ai essayé d’établir un suspense et une intimité avec les personnages, en creusant leurs singularités, leurs troubles, leurs turpitudes, leurs mensonges… Je m’inspire vraiment de ce que sont mes acteurs. Benoît Poelvoorde, c’est quelqu’un que je connais depuis que j’ai 15 ans et avec qui j’ai toujours souhaité travailler. Après plusieurs propositions qui sont restées lettres mortes, on a réussi à travailler ensemble sur Adoration. Et même si c’était parfois un peu compliqué, on s’est compris. Je lui ai proposé Inexorable parce que je considère Benoît comme un génie – je pèse mes mots. C’est un acteur hors norme, qui touche à quelque chose que j’ai rarement vu. Il a le désespoir de l’élégance et l’élégance du désespoir. Et si en tant que réalisateur tu es vraiment pugnace et obstiné, que tu veux l’emmener dans des zones qui ne sont pas confortables pour lui, alors ça devient vraiment très intéressant. »

Inexorable a bénéficié de l’Aide sélective à la distribution (aide au programme)

Inexorable

De : Fabrice Du Welz
Avec : Benoît Poelvoorde, Alba Gaïa Bellugi, Mélanie Doutey…
Scénario de Joséphine Hopkins et Aurélien Molas
Distribution :  The Jokers / Les Bookmakers
Durée 1 h 38