Rencontre avec Christophe Petit, propriétaire du Vidéo Club de la Butte

Rencontre avec Christophe Petit, propriétaire du Vidéo Club de la Butte

09 novembre 2018
Cinéma
Vidéoclub de la Butte
Vidéoclub de la Butte

Situé dans le XVIIIème arrondissement, le Vidéo Club de la Butte est l’un des derniers représentants des loueurs de DVD dans la capitale. Rencontre avec Christophe Petit, son propriétaire, qui essaie de continuer à faire vivre ce lieu, cocon dédié à la cinéphilie.


Comment êtes-vous arrivé aux commandes de ce vidéoclub ?
Le Vidéo Club de la Butte a été créé au début des années 1980 par un homme qui vivait au fond du magasin. Pendant un à deux ans, il livrait les cassettes à domicile, en scooter. Le magasin a ensuite été racheté par un cinéphile qui a constitué pendant dix ans le fond VHS - en VO et VF, ce qui est rare -, de films d’auteurs américains, russes, allemands... Après un autre propriétaire qui est resté deux ans, je l’ai racheté en 2003. Déjà personne, à l’époque, ne voulait acheter un vidéoclub. Moi j'étais client, c'est celui où j'allais quand j'étais enfant... En achetant des DVD et en gardant la même ligne éditoriale, on s’est dit qu’on pouvait le faire vivre encore quelques années. C’était il y a 17 ans. Avec ma femme, nous nous sommes retroussés les manches. Nous avons essayé de retrouver en DVD les 15 000 films que nous avions en VHS. On a malgré tout gardé un patrimoine d’œuvres qui risquent de tomber dans l'oubli : on a encore 1 000 à 1 500 VHS de longs métrages qui n'ont jamais été édités en DVD…

Votre vidéoclub est l’un des derniers à survivre…
Sur Paris, il y a une petite dizaine de vidéoclubs. Les chaînes ont pratiquement disparu. Elles avaient des distributeurs et se calaient sur les grosses actualités, donc, malheureusement, sur les films les plus téléchargés sur internet. Il reste les indépendants, comme le nôtre, qui ont des catalogues importants. Le dernier fournisseur de vidéoclubs a 200 à 250 clients en France. On était 5 000 au départ…

Votre proximité géographique avec la Fémis (École nationale supérieure des métiers de l'image et du son) est-elle un avantage pour votre activité ?
Nous avons un partenariat avec le centre de documentation de la Fémis : quand il n’a pas un film, nous le prêtons. Mais c’est une petite structure. Ce n'est pas eux qui vont pouvoir nous faire vivre. D’autant plus qu’on fait cadeau des adhésions aux étudiants…

Avez-vous d’autres partenariats comme celui-ci ?
On travaille également avec deux orphelinats. On a d’ailleurs monté avec l’un d’entre eux « le club des juniors », qui propose aux enfants une projection par semaine sur une thématique choisie. On leur donne également des DVD pour leur constituer une vidéothèque. On travaille aussi avec certains profs, qui viennent visiter le vidéoclub en fin d'année scolaire pour montrer aux enfants une autre manière de se divertir et de se cultiver. Des professionnels de la production (réalisateurs, scriptes, chefs opérateurs) viennent également quand ils préparent un film.

Michel Gondry, l’un de vos clients réguliers, s’est d’ailleurs inspiré des moments passés avec vous dans ce vidéoclub pour son film « Soyez sympas, rembobinez »…
Michel Gondry habitait à côté du vidéoclub. Au départ, il devait faire un film sur le groupe The Who. J’avais pas mal de concerts, d’interviews d’eux. Il venait régulièrement, 2 à 3 fois par semaine, et on échangeait. Lorsqu’il est reparti à New York, il m’a annoncé qu’il n’était plus sûr de faire un film sur les Who. Il pensait plutôt réaliser un long métrage sur deux hommes travaillant dans un vidéoclub. J’ai cru qu’il plaisantait mais il était très sérieux. L’idée n’est pas forcément venue en nous fréquentant, mais il s'est inspiré de certaines blagues : il m'arrive souvent de dire "Est-ce que tu le mérites ? » ou « Est-ce que tu as été sage ? ». Pour le titre, il m’avait demandé ce qu’il y a écrit le plus souvent dans un vidéoclub. Je lui avais répondu : « Soyez sympas, rembobinez » ou « Rembobinez-moi ».

Aujourd’hui, quelle clientèle avez-vous ?
Il n'y a pas de règle : ça peut être un adolescent de 12/13 ans qui vient tout seul, des jeunes dans la vingtaine, des personnes de 40/50/60 ans… Nous avons beaucoup perdu de clients trentenaires. Sur les 5/6 dernières années, nous avons perdu au total 50% de notre clientèle. Nous voyons désormais des clients plus pointus qu’avant. Les personnes habituées à regarder des nouveautés vont les trouver en un clic. Quand on recherche quelque chose de spécial, c'est plus difficile.

Comment arrivez-vous à survivre face aux plateformes de vidéos ?
Notre plus-value, ce sont nos conseils, le fait qu'on connaisse - bien - tous les clients. Nous ne sommes pas un algorithme. Ce n'est pas parce qu'une personne a aimé Bad Lieutenant d’Abel Ferrara avec Harvey Keitel qu'on va lui proposer un autre film de ce réalisateur, contrairement aux recommandations sur internet. Ici, c'est un lieu de vie et d’échange. On conseille, on discute. On est ouvert jusqu'à 23h, même le soir de Noël. Il y a une vraie synergie qui se créé. J'ai toujours regardé beaucoup de films, un  peu moins maintenant, mais j'essaie d'en voir 5 à 6 par semaine. Ce n'est rien du tout, juste deux heures par jour. Les gens qui postent sur les réseaux sociaux y passent plus de temps….

Qu’est-ce qui pourrait vous aider à poursuivre votre activité ?
Ici, c'est un peu un ciné-club. Sauf qu'un ciné-club reçoit des aides. Nous, nous sommes un lieu privé, nous ne recevons rien de personne. C'est pourtant ce qui pourrait nous permettre de survivre. Il y a eu des aides pour les libraires, les disquaires, alors pourquoi pas pour essayer de sauver les vidéoclubs indépendants de Paris et de France, ceux qui vivent uniquement de la location de DVD ? Il faut montrer qu'on s'intéresse encore à nous et essayer de soutenir notre façon de regarder des films. Pour l'instant, ce n'est pas le cas, alors qu’on a 4 à 5 fois plus de références qu'une plateforme. Alors qu’on a du fond, du patrimoine…

Vous avez perdu beaucoup de clients au fil des années. Avez-vous déjà pensé à fermer boutique ?
Si rien n'est fait, oui. Chaque été, chaque fin de saison, on se dit : « Pourvu qu'on y arrive ». Les mois de juillet et août sont difficiles, même si on ne part pas en vacances. Chaque mois de juin, on se dit « Pourvu qu'on arrive à passer l'été ». Cette année, c’était juste. L'année prochaine, je ne sais pas...

Le Vidéo  Club de la Butte, 49 rue Caulaincourt, 75018, Paris. Tel : 01 42 59 01 23.