Discours de Frédérique Bredin à l'occasion de la Cérémonie des vœux 2019 du CNC

Discours de Frédérique Bredin à l'occasion de la Cérémonie des vœux 2019 du CNC

31 janvier 2019
Professionnels
Cérémonie des voeux 2019 du CNC
Cérémonie des vœux 2019 du CNC CNC
Cérémonie des voeux du CNC
29 janvier 2019 - Le Trianon, Paris

Chers amis,

Je suis très heureuse de vous retrouver tous ce soir pour vous souhaiter, à chacune, à chacun d’entre vous, une très belle année.
L’année 2018 a été, pour notre pays, une année particulière. Nous avons connu de grandes inquiétudes, du désarroi, de la colère. Mais nous avons vu aussi, tout au long de ces derniers mois, l’aspiration profonde des Français à plus de cohésion, de partage, de solidarité. L’envie de se rassembler ! Se rassembler… C’est à ce désir, à cette aspiration profonde, que répond le cinéma. Nous avons besoin de cinéma parce qu’il nous aide à vivre, à vivre ensemble.
Dans les salles tout d’abord.
La salle de cinéma est un lieu de partage, de proximité.
La France a cette force,  unique en Europe, d’avoir près de 6 000 salles sur tout le territoire. Des salles situées dans les grandes agglomérations bien sûr, mais aussi dans les banlieues, dans les villes moyennes, dans les zones rurales.
Et pour beaucoup de petites communes, l’enjeu du cinéma est immense. Je me souviens, lorsque j’étais Maire de Fécamp, du combat que j’ai mené avec Richard Patry pour transformer l’ancien théâtre, qui était à l’abandon en plein centre-ville, en cinéma. Aujourd’hui, ce cinéma qui s’appelle Le Grand Large a 4 salles et marche formidablement.
Dans notre pays, une salle sur deux se trouve dans une commune de moins de 10 000 habitants. La présence de toutes ces salles au cœur des territoires est une réponse à la désertification dont on parle tant ces derniers mois.
Et cette présence, cette vigueur du cinéma dans notre pays, n’est pas due au hasard. C’est le fruit de toute une politique publique, de tous les soutiens du CNC aux salles, à la petite, à la moyenne exploitations. C’est le sens, tout récemment par exemple, de la réforme que nous avons mise en place pour l’Art et Essai, puisque aujourd’hui en France plus de la moitié des salles sont des salles Art et Essai.
C’est le sens aussi de la création, dans le cadre des Conventions signées par le CNC avec chaque Région, de plus de 70 postes de médiateurs culturels, pour animer ces salles de proximité. Et c’est pourquoi, cette année encore, nous allons réaliser un nouveau « Tour de France » dans toutes les régions, pour aider la petite et moyenne exploitation à développer des outils de "marketing digital", pour les aider à se moderniser.
Nous avons besoin de cinéma, besoin de toutes ces salles de proximité, parce qu’elles nous permettent de partager des émotions. Aller au cinéma, c’est vivre une expérience humaine, une expérience collective irremplaçable.
Nous avons besoin de nous réunir autour de ces films, de ces œuvres qui nous relient les uns aux autres par des histoires, des récits communs, des souvenirs que l’on partage, des références qui nourrissent notre imaginaire collectif.
Et c’est bien, là aussi, tout le sens de la politique publique que nous menons en faveur de la création, de la qualité de la création cinématographique, audiovisuelle, dans sa diversité, son originalité.
Le CNC favorise tous les regards, encourage toutes les formes d’écriture, tous les genres, tous les formats, toutes les innovations, dans l’audiovisuel comme dans le cinéma.
C’est le sens, cette année, des dernières mesures prises pour favoriser la parité dans la conception, la réalisation des films. C’est la création, il y a tout juste un an, d’un fonds dédié à la jeune création numérique, le CNC-Talents. C’est l’ouverture, depuis quelques mois, de l‘Avance sur recettes aux films de genre. C’est aussi le soutien renforcé aux documentaires de création, aux nouvelles œuvres hybrides, celles-là même qui empruntent à tous les genres, documentaire, fiction, animation, effets spéciaux...
Et c’est au nom de cette qualité, de cette diversité que la France aide les cinéastes du monde entier, avec l’Aide aux cinémas du monde, avec aussi notre Fonds pour la création francophone, qui vient d’être créé, et qui accueille déjà les projets de 15 pays d’Afrique.

Alors, en 2019, nous allons renforcer encore cette politique en faveur de la création, de la qualité de la création :
Nous allons lancer, dans les mois qui viennent, un "plan pour les séries", pour les séries les plus originales, les plus créatives.
Et nous voulons mener une politique plus ambitieuse en faveur des auteurs, de l’écriture. Franck Riester, Ministre de la Culture, l’a évoqué tout récemment au Festival de la bande dessinée, à Angoulême : il faut mettre les auteurs, les scénaristes, les dialoguistes, au cœur de tout notre processus créatif. Il faut considérablement renforcer toute cette phase d’écriture et de développement, mieux la structurer et y consacrer davantage de moyens. 
Cette politique ambitieuse, pour les auteurs, pour l’écriture, nous la mènerons cette année, en concertation avec vous, sur la base de l’étude que nous avons lancée avec la SACD, en juillet dernier. 

Car oui, 2019 sera bien, chers amis, une année ambitieuse pour le cinéma et l’audiovisuel. Une année décisive. Cette année, vous le savez, sera adopté en Conseil des Ministres le projet de loi sur l’audiovisuel. Il va déterminer l’avenir de tout notre secteur pour les 20 ans, les 30 ans qui viennent… Et nous devons absolument préserver notre modèle, notre exception culturelle. Nous avons le 1er cinéma d’Europe : 200 millions d’entrées, 40% de part de marché pour les films français. Nous avons des filières d’excellence reconnues dans le monde entier, comme l’animation, le jeu vidéo, et maintenant la réalité virtuelle. Nous avons de grands succès à l’export, grâce à nos séries comme « Le Bureau des Légendes », « 10% » et bien d’autres encore…
Il faut préserver ce modèle économique.
La France est devenue, en 3 ans, une grande terre de tournages grâce au crédit d’impôt. Toutes les régions sont concernées. 20 000 emplois ont été créés.
En ce moment même, Wes Anderson est en tournage de son prochain film à Angoulême. C’est la production la plus importante jamais réalisée en France depuis la création du crédit d’impôt international.
Ce modèle économique, qui est notre force, nous devons le soutenir, pour gagner la bataille des contenus.
C’est le grand combat, à la fois industriel et culturel, de notre époque. C’est notre responsabilité que de le mener, de le gagner tous ensemble.

Et pour gagner cette bataille des contenus, nous devons continuer à réguler les plateformes numériques.
Nous sommes aujourd’hui à un tournant, où se joue notre avenir, l’avenir de toute notre création.
Cette régulation des plateformes sera l’un des sujets majeurs de nos travaux pour le projet de loi audiovisuel, qui doit transposer  comme vous le savez, en droit français, la directive des Services de Médias Audiovisuels, la fameuse "SMA", adoptée l’an dernier.
L’enjeu est là : préserver, dans le nouveau monde, le monde numérique, le monde des plateformes, notre modèle, notre écosystème, selon lequel la diffusion doit financer la création.
Il s’agit très concrètement de faire accepter nos règles du jeu par ces plateformes. La transposition de la directive SMA nous le permettra. C’est une opportunité formidable pour notre secteur.
Alors, aujourd’hui, la taxation des GAFA est au cœur de l’actualité, en France comme dans toute l’Europe. Mais, rappelons-nous ! Nous avons été les premiers avec le vote de la taxe Netflix en 2013, puis de la taxe dite "YouTube" en 2016. La Culture a été pionnière dans ce combat pour la justice fiscale.
Et aujourd’hui, nous devons aller plus loin. Nous devons instaurer une véritable équité fiscale entre tous les acteurs, nos acteurs historiques, les chaînes de télévision, et les géants du Net, dans le financement de la création. Il s’agit d’harmoniser nos taxes pour assurer, à terme, une véritable égalité de traitement.
Et la transposition de la directive SMA dans la loi va nous permettre d’aller plus loin, en obligeant les plateformes à investir réellement dans la création européenne. C’est le cas aujourd’hui pour tous les diffuseurs historiques, je pense encore aux chaînes de télévision. Nous devons étendre ces obligations aux géants de la diffusion que sont les plateformes numériques. En leur fixant des obligations d’investissement ambitieuses, pour le cinéma comme pour l’audiovisuel. Avec, c’est très important, des obligations spécifiques pour le préfinancement des œuvres et pour la place réservée à la production indépendante, qui est la clé de la diversité.
Ce sont toutes ces questions autour de l’intégration de plateformes dans notre modèle, essentielles pour préserver la qualité, l’originalité, la diversité de la création, sur lesquelles nous travaillons actuellement, de manière très précise, avec Martin Ajdari et les équipes de la DGMIC, sous l’égide bien sûr, du Ministre de la Culture.

Pour finir, je voudrais insister sur un autre combat qui va se jouer dans le cadre de la transposition de cette directive SMA. Un combat auquel nous sommes tous très attachés : celui du respect de la valeur des œuvres. 
Le modèle économique des GAFA repose en lui-même, on le sait,  sur la captation de la valeur : la valeur des œuvres qu’ils diffusent comme celle des données personnelles des utilisateurs qu’ils exploitent. Nous devons sauvegarder la chaîne de valeur de la création, de notre création.
Et pour cela, nous devons, là encore, réguler les plateformes. Car cela signifie des choses très concrètes. Cela signifie :
D’abord, de ne pas abandonner le droit d’auteur à la française, au profit du copyright américain. 
Cela signifie de mieux protéger les œuvres contre le fléau du piratage.
Et cela signifie de la transparence. La transparence des chiffres des plateformes : de leurs revenus, de leurs audiences aussi… Nous ne pouvons pas accepter, dans un marché concurrentiel, l’existence de vraies boîtes noires. Le CNC, pour sa part, s’engagera dans la construction de ce modèle transparent. Nous avons décidé de transformer profondément, dès 2019, nos registres du cinéma et de l’audiovisuel, en les numérisant, afin d’améliorer justement cette transparence. Nous irons plus loin, en 2020, en garantissant l’accès de tous les ayants droit à l’intégralité des données relatives à leurs œuvres grâce à cette technologie de pointe qu’est la blockchain.

Enfin, respecter la valeur des œuvres, c’est aussi respecter les droits des producteurs. Sauvegarder leur place pleine et entière comme producteur délégué, avec des droits sur les œuvres qu’ils ont produites.
Car il n’est pas question que notre filière économique, la 1ère d’Europe, avec 1% du PIB, 340 000 emplois, se transforme, sans qu’on n’y prenne garde, en simple industrie de sous-traitance. Il n’est pas question pour nous de devenir de simples prestataires au service des géants du Net.
2019 sera bien une année décisive et combative.
L’issue de ce combat, de notre combat, dessinera le visage de la création, donc de notre société de demain. Cette société, je la souhaite à l’image même de notre Culture, ouverte, diverse, et généreuse…
Voilà, chers amis ! Il me reste à vous souhaiter à tous, une nouvelle fois, avec Christophe Tardieu, avec toutes les équipes du CNC, une très belle année.

Très belle soirée à tous !
Merci.