Arnaud Malherbe : "Moloch est un conte noir fantastique social et politique"

Arnaud Malherbe : "Moloch est un conte noir fantastique social et politique"

28 octobre 2020
Séries et TV
Scène de la série Moloch épisode 1 d'Arnaud Malherbe - CALT STUDIO  - Sofie Silberman
Scène de la série Moloch épisode 1 d'Arnaud Malherbe CALT STUDIO - Sofie Silberman
Créateur, réalisateur et coscénariste de la série Moloch, diffusée sur Arte depuis le 22 octobre et disponible en replay sur arte.tv jusqu’au 27 novembre, Arnaud Malherbe explique comment il a conçu ce thriller fantastique à l’atmosphère sombre et oppressante.

Quelles sont les origines de Moloch ?

J’ai imaginé Moloch à la sortie de Chefs, ma série précédente pour France 2. Je voulais faire quelque chose de radicalement différent et revenir à mes premières amours, notamment le fantastique. J’avais réalisé un court métrage, il y a plusieurs années, Dans leur peau avec Fred Testot, qui avait été présenté au Festival international du film fantastique de Gérardmer. Alors, j’ai décidé d’écrire en m’autorisant une totale liberté. J’étais certain que, de toute façon, je ne vendrais ce projet à personne. Je me disais qu’au pire, je pourrais en faire un roman graphique ou un manga. Ce que je savais, c’est que j’avais besoin d’écrire cette histoire qui, au départ, était circonscrite au cabinet du psychologue. Il s’agissait d’un thriller mental, un huis clos autour d’un médecin qui enquête dans la tête de ses patients. Mais bien sûr, ça a débordé pour devenir une série. J’ai écrit un épisode, puis Marion Festraëts [la cocréatrice de « Chefs », NDLR] m’a rejoint. Je ne savais pas encore exactement où je voulais aller... Ensuite, on a écrit à quatre mains les cinq épisodes suivants.

D’où venait cette histoire que vous vouliez tant écrire ?

Il y avait notamment une envie de parler de social et de politique, mais en faisant un détour fantastique. Ne pas aborder ces thématiques frontalement, mais les laisser infuser, qu’elles traversent l’histoire. À l’époque, il y a eu cette vague de suicides à France Télécom, des gens qui s’immolaient par le feu, et ça m’a beaucoup marqué. Et puis les attentats aussi, évidemment. C’est une série que j’ai écrite dans l’humeur d’une société traumatisée.

Est-ce compliqué de développer un projet fantastique en France ?

À mon avis, il n’y a que chez Arte qu’on peut faire une série comme Moloch. Quelque chose d’aussi singulier avec ses qualités et ses défauts, qui mélange les genres, au rythme un peu lancinant.

Vous définiriez la série plutôt comme un polar noir ou un thriller fantastique ?

Je dirais que c’est un conte noir fantastique social et politique. Ça agrège beaucoup de choses...


« Envie de travailler avec la grammaire du montage »

 

Moloch se définit aussi par son ambiance, son atmosphère sourde. C’est quelque chose que vous avez construit en amont du tournage ?

J’avais envie de travailler sur l’infiniment petit et l’infiniment grand. C’est-à-dire être à la fois très proche d’un visage, d’un regard, et en même temps de filmer de grands plans picturaux de la mer.

Il y a des choix de décors, qui sont volontairement oppressants, cette ville fictive, indéterminée, qui perd le spectateur. On voulait absolument avoir artistiquement la possibilité de créer des choses. On ne voulait pas que ça se passe à Strasbourg ou à Rouen ou ailleurs, qu’on puisse ancrer le récit dans un lieu réel.

Les scènes les plus spectaculaires sont celles où les victimes prennent feu de manière inexpliquée. Quelles étaient vos références ? On pense évidemment à Charlie de Stephen King...

En fait, je n’ai jamais vu le film ni même lu le livre original de Stephen King... Même si, forcément, on m’en parle depuis que j’ai fait la série. On me parle aussi beaucoup d’un épisode de X-Files ! Mais en fait, je crois que je me souviens surtout d’une BD d’Alix, autour du démon Moloch, que je lisais quand j’étais petit... Après, sur la forme, j’ai surtout été inspiré par True Detective, dans sa capacité à laisser discourir les comédiens et les personnages. Tant pis si on trouve ça trop long ou trop lent. En termes de mise en scène, j’aime assez ce qu’a fait Jean-Marc Vallée dans Big Little Lies ou Sharp Objects. Il a réalisé un superbe travail sur la profondeur de champ, sur les images qui procurent de la sensation et des émotions. J’avais ce désir-là de casser un peu la narration et de travailler avec la grammaire du montage. Faire quelque chose de moins linéaire que ce qu’on voit d’habitude dans les séries françaises.

Olivier Gourmet dans Moloch CALT Studio/Guillaume Van L

« Je voulais filmer toutes les torches en réel »

Les scènes d’embrasement sont saisissantes. Comment ont-elles été réalisées ?

Au départ, je voulais filmer toutes les torches en réel, alors on a travaillé avec le cascadeur Sébastien Labie. Avec son équipe, ils utilisent des combinaisons spéciales et du « stone gel », quelque chose de très froid, qu’on enduit sur le cascadeur. Lorsqu’on l’allume, il se transforme en torche humaine, pendant 30 ou 35 secondes. C’est évidemment très dangereux. On a tourné ainsi les deux tiers de ces séquences-là. D’autres ont été complétées avec des effets spéciaux en postproduction. Et certaines ne sont que des VFX, réalisées en digital. Mais c’était assez dingue à voir. Parce que le cascadeur est dans sa tente, avec son équipe autour de lui, qui l’enduit de gel. Il fait une sorte de respiration yogique pour se détendre, car le gel est quasiment à 0°, et la température de son corps chute brutalement. Ensuite, il y va et on l’allume. Sachant que, compte tenu du budget, on n’avait droit qu’à deux essais par torche humaine... Parfois un seul même. C’était fou et stressant.

Face au feu omniprésent, il y a le charme glacial de Marine Vacth. C’était une dualité recherchée ?

Bien sûr, l’eau face au feu, c’est toujours intéressant narrativement. C’était un vrai plaisir d’avoir un personnage à fleur de peau, un peu « dark ». Et puis aussi de créer cette rencontre-choc entre Marine Vacth et Olivier Gourmet. Lui est plus dans une forme de maîtrise. J’aime beaucoup leur relation et la dynamique du duo.

Vous avez remporté le prix du meilleur scénario lors de la 3e édition du festival CanneSéries, début octobre. C’est une manière de valider votre projet un peu fou ?

Carrément ! Parce qu’il y avait quand même dix belles séries en lice, dont de grosses productions étrangères. Moloch est peut-être une série clivante, mais on a fait quelque chose qu’on assume. On essaye d’aller chercher le public, avec tout ce qu’on peut, mais en partant de nous-mêmes.

Est-ce que vous avez dans l’idée d’écrire une suite ?

On s’est posé la question au montage, et on a eu une discussion à ce sujet avec Arte. Mais le développement a été tellement long, que je ne me voyais pas repartir pour deux ans. Donc une saison 2, ce n’est pas du tout d’actualité. J’ai d’autres projets, notamment mon prochain long métrage que je suis en train de terminer. Il s’appelle Ogre, c’est un film fantastique avec Ana Girardot.

Moloch, disponible en intégralité sur Arte.tv et diffusée chaque jeudi soir, sur Arte, depuis le 22 octobre.