Comment travaille un opérateur Steadicam ?

Comment travaille un opérateur Steadicam ?

09 avril 2019
Cinéma
Patrick De Ranter
Patrick De Ranter DR/The Steadimakers
Opérateur Steadicam depuis le début des années 1990, Patrick de Ranter a participé aux tournages de La Reine Margot de Patrice Chéreau, Place Vendôme de Nicole Garcia, Swimming Pool de François Ozon ou plus récemment de L’Intervention de Fred Grivois. Il raconte les coulisses de ce métier.

Né dans les années 1970, le Steadicam a bousculé les tournages américains, permettant aux cadreurs de faire des travellings et de suivre l’action au plus près en toute fluidité. Imaginé par Garrett Brown, ce système évitant les soubresauts lorsqu’on filme en se déplaçant comporte un système de stabilisation, un harnais et un bras articulé sur lequel est placée une caméra (ou deux).

Pour manier un tel dispositif, une « formation de qualité est obligatoire. Il faut de la pratique avant de se dire opérateur. C’est d’ailleurs l’un des grands points forts de son inventeur : il a tout de suite compris qu’il fallait former les gens et a rapidement organisé des ateliers », souligne Patrick de Ranter. Ce dernier, qui manie cet outil depuis près de trente ans, s’est formé auprès d’un opérateur belge avant de faire un stage avec Garrett Brown. « On apprend les bases : comment ça fonctionne, comment on l’équipe, comment avoir les postures, les déplacements… Il y a des gammes et des exercices à faire : faire des couloirs, monter et descendre des escaliers, passer des portes et avoir des combinaisons de mouvements de caméra pour suivre et précéder des comédiens ».

Mais ces formations ne suffisent pas pour pouvoir exercer pleinement ce métier. Patrick de Ranter insiste ainsi sur le « bagage préalable » nécessaire à tout opérateur de Steadicam.  « Même si certains pensent devenir Steadicamer après avoir été premier assistant ou deuxième assistant réalisateur, il faut avoir, au départ, une vraie formation de cadreur pour connaître les choses générales du cinéma : les rapports de grosseur de plans, les comédiens, les rythmes de déplacement... », souligne ce professionnel qui a commencé sa carrière en tant que cadreur pour la télévision belge après avoir fait une école de cinéma. Son passage au Steadicam est un « rêve devenu réalité ». « On m’a demandé un jour si je savais en faire, j’ai donc fait des recherches et je me suis formé », explique-t-il simplement.

Un métier de précision

Sur un tournage, le Steadicamer doit savoir « adapter ses plans à la structure du film », d’autant plus qu’il n’est pas toujours présent tout au long de la réalisation. « Au départ, on n’était appelés que pour un plan, une séquence, une journée bien précise prévue au découpage ». Mais les choses tendent à évoluer : « On vient de plus en plus comme cadreur sur tout le film et opérateur Steadicam au besoin. En fiction, on a de plus de plus de tournages à deux caméras : le chef opérateur s’occupe de la première tandis que la deuxième est souvent le Steadicam qui filme la totalité du projet ». Un changement qui permet d’éliminer l’une des difficultés que rencontraient ces professionnels. « S’intégrer dans une équipe pour un jour, un plan, ce n’est pas évident. C’est plus agréable pour nous de travailler sur la longueur et d’avoir une vision générale et globale, et davantage d’échanges avec le réalisateur », souligne Patrick de Ranter.

L’opérateur Steadicam doit savoir « travailler en osmose avec le chef-opérateur sur la grosseur des plans, le réalisateur et l’équipe technique autour de la caméra ». La collaboration avec les comédiens est également essentielle : « Il y a un rapport direct avec les acteurs qui n’ont pas le repère du rail d’un travelling par exemple. Ils peuvent être perturbés par une caméra « libre » : il faut donc savoir leur parler, les aider parfois. » Les déplacements sont d’ailleurs l’une des plus grandes difficultés à surmonter pour un Steadicamer. « Il y a toujours un risque de chute, confirme Patrick de Ranter. En général, nous travaillons en collaboration avec un machino qui nous assure, qui est derrière nous en  permanence pour nous tenir, nous guider, nous amener à des marques précises en sécurité. »

Une bonne condition physique

Dans de nombreux pays, les Steadicamers viennent sur les tournages avec leur propre matériel, qu’ils louent à la production. Ce procédé n’est guère possible en France puisqu’un intermittent « ne peut pas être à la tête d’une société louant le matériel ». Le coût d’un Steadicam – « 80 000 euros pour un matériel complet et compétitif » -, n’est également pas supportable par tout le monde. Patrick de Ranter fait donc partie, avec dix autres opérateurs, d’une société « achetant du matériel qu’elle met à disposition, avec un opérateur, aux productions ».

Chaque dispositif fait entre « 22 et 35 kilos, voire plus » : « certains films 3D sont tournés avec deux caméras sur un Steadicam, donc c’est très lourd ». Une bonne condition physique est donc essentielle pour faire ce métier. Un point qui explique peut-être le peu de femmes dans cette voie, ce que regrette Patrick de Ranter. « C’est plus une question d’endurance et de maintien que de force physique. Les femmes sont tout à fait capables de le faire. Dans l’AFCS (Association Française des Cadreurs Steadicam dont il fait partie ndlr), il n’y en a que deux. Dans les stages, s’il y a vingt-deux stagiaires, on aura deux femmes… Mais les choses évoluent et changent, il y de plus en plus de filles cadreuses dans les écoles ».

Un métier de rencontres

Pour Patrick de Ranter, qui a connu le passage de la pellicule au numérique, le Steadicam est « aujourd’hui en concurrence avec les évolutions technologiques telles que les nacelles avec des têtes gyrostabilisées qui donnent l’impression de pouvoir tout faire avec ». Mais il n’abandonnerait pour rien au monde son Steadicam qui lui a fait vivre des expériences inoubliables, tel que son premier tournage pour Merci la vie de Bertrand Blier, Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, A Dangerous Method de David Cronenberg ou encore Les Enfants du marais de Jean Becker. « J’ai fait quatre films avec lui. Pour Les Enfants du marais, il y avait deux caméras, la deuxième toujours en Steadicam. J’ai donc fait tout le film ce qui était assez dur physiquement car on tournait en Panavision avec des caméras assez lourdes. Mais c’est un souvenir incroyable… »