Coup de projecteur sur la Cinémathèque idéale des banlieues du monde

Coup de projecteur sur la Cinémathèque idéale des banlieues du monde

21 mai 2024
Cinéma
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Grand Paris CIBM
"Grand Paris" du réalisateur Martin Jauvat, l’un des films du catalogue de la CIBM Ecce Films

Que serait une ou un cinéaste ou encore un film « de banlieue » ? Comment en parler en évitant les clichés ? Et comment constituer un patrimoine sur le sujet ? Ces questions ont donné naissance à la Cinémathèque idéale des banlieues du monde (CIBM), un projet imaginé par la réalisatrice Alice Diop, porté par les Ateliers Médicis et le Centre Pompidou. Cathy Bouvard, directrice des Ateliers Médicis, et Mathieu Potte-Bonneville, directeur du département Culture et Création du Centre Pompidou, en présentent les enjeux. 


Comment est née la Cinémathèque idéale des banlieues du monde (CIBM) ?

Cathy Bouvard : Son idée a germé en 2020, d’une initiative de la cinéaste Alice Diop. À l’époque, elle termine son documentaire Nous, qu’elle a développé en résidence aux Ateliers Médicis, et travaille en parallèle sur un projet de carte blanche avec le Centre Pompidou. Alice Diop nous confie alors son envie de construire un patrimoine cinématographique des périphéries et des banlieues. Ces lieux totalement mouvants où existent des histoires et des regards extrêmement diversifiés. Elle nous rapporte la façon dont son travail est parfois renvoyé à l’expression d’un symptôme plutôt qu’à une œuvre artistique en soi. Cette assignation la questionne, la préoccupe. Avec ce projet, Alice Diop souhaite ainsi réaffirmer l’existence de « vraies » cinématographies en banlieue. Elle désire aussi témoigner de la nécessité de rendre visible des récits singuliers, à rebours des clichés et des faits divers.

Mathieu Potte-Bonneville : Alice Diop nous a fait part de sa colère de voir le cinéma des banlieues envisagé comme une sorte de « périphérie » du septième art. Pourtant, il se situe bien au cœur de celui-ci, comme elle aime à le citer en prenant l’exemple de L’Amour existe de Maurice Pialat, un film majeur sur ce sujet [le premier film qu’elle a souhaité montrer dans sa carte blanche au Centre Pompidou en 2022 – ndlr]. Désenclaver ce cinéma lui apparaît fondamental. Celle de s’affranchir des regards réducteurs que l’on peut poser sur son œuvre également. « Vous êtes la première à montrer la banlieue ainsi », entend-elle souvent dire, comme si la mémoire de ce cinéma des périphéries s’efface perpétuellement. Elle souhaite aussi continuer à faire dialoguer différents mondes, qui ne se connaissent pas ou mal, comme elle le fait d’ailleurs dans son documentaire Nous. La Cinémathèque idéale des banlieues du monde (CIBM) est donc née d’une triple urgence : rendre au cinéma des périphéries sa profondeur historique ; réinscrire ces territoires, leurs habitantes et habitants, celles et ceux qui y font du cinéma, au cœur du septième art ; enfin croiser les regards, les genres (documentaire et fiction) et les cinématographies autour de ce sujet, et ce sur tous les continents.

J’aime dire que la banlieue parisienne, c’est le "Paris sans bords". Un bord mouvant qui questionne en permanence le rapport entre la lisière et le centre. 
Cathy Bouvard
Directrice des Ateliers Médicis

Quels en sont les enjeux pour vos deux institutions ?

C.B : Depuis 2016, les Ateliers Médicis s’attachent à promouvoir la création en accueillant de jeunes artistes en résidence à Clichy-Montfermeil. Leurs travaux s’insèrent dans le quotidien du territoire et de ses habitants. Ce travail de proximité se situe au cœur de notre vocation tout comme valoriser le patrimoine local, qu’il soit artistique ou architectural. Ce partenariat avec le Centre Pompidou offre à la Cinémathèque idéale des banlieues du monde une visibilité que nous n’aurions pas obtenue seuls. Mais la CIBM, c’est aussi l’histoire de deux structures aux aspirations différentes qui unissent leurs forces et leurs moyens pour créer ce projet singulier, au côté d’un réseau de partenaires (salles de cinémas, associations...).

M.P-B : De son côté, le Centre Pompidou est depuis ses origines un lieu ouvert sur la société, mais aussi le cinéma, puisque dès l’édification du Centre, Georges Pompidou souhaitait que le septième art y trouve sa place entière. Le Centre Pompidou s’est toujours préoccupé d’une part de déplacer les frontières de ce qu’on considère comme artistiquement majeur, d’autre part de croiser l’histoire des formes artistiques et les enjeux contemporains. La CIBM s’inscrit dans cette lignée. Elle implique aussi, comme le souligne justement Cathy Bouvard, d’être au plus près des artistes en faisant redécouvrir des œuvres et en formant les talents émergents. Une mission qui rejoint l’une des vocations de Beaubourg : être à la fois un lieu de découvertes, d’expérimentations artistiques et de consécrations.

Que signifie un "film de banlieue" ? Nous remarquons très vite que les critères se déplacent au fur et à mesure que l'on énumère les oeuvres. Chaque film en fait bouger la définition. C'est passionnant. 
Mathieu Potte-Bonneville
Directeur du département culture et création du Centre Pompidou

Comment s’incarne cette Cinémathèque idéale des banlieues du monde aujourd’hui ?

C.B : Chaque mois, une séance de cinéma est organisée au sein de nos deux structures. Les Ateliers Médicis ont récemment accueilli la projection des longs métrages Le Marchand de sable et Les Rixes, en présence de leurs réalisateurs, Steve Achiepo et Yassine Barech, et aux côtés des habitants. Ce programme de ciné-club mensuel existe depuis janvier 2023 et réaffirme pleinement l’ADN des Ateliers Médicis : travailler autour des artistes, avec les artistes et pour les artistes.

M.P-B : Le Centre Pompidou organise depuis septembre 2022 des projections mensuelles alternant créations documentaires et de fiction, suivies de rencontres avec les cinéastes en question, mais aussi des acteurs, des témoins et des spectateurs. Cette Cinémathèque idéale des banlieues du monde se veut vivante et a pour objectif de faire circuler la parole.

C.B : Nous mettons aussi en place depuis trois ans un accompagnement à la création via le workshop « Jeune création » en partenariat avec le Centre Pompidou et avec l’appui du CNC et de Rubis Mécénat. Son objectif est d’accélérer les collaborations entre jeunes créateurs et cinéastes plus aguerris. Il prend la forme de trois sessions de trois jours qui, cette année, se sont déroulées successivement aux Ateliers Médicis, à la Bibliothèque nationale de France (BNF), et au Centre Pompidou. En 2024, six artistes ont travaillé autour de la thématique de l’archive au cinéma, accompagnés par deux cinéastes libanais, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige [le duo a été récompensé du Prix Marcel Duchamp en 2017 – ndlr]. À terme, nous avons aussi la volonté de proposer une aide financière à la création d’œuvres cinématographiques.

M.P-B : Dans le cadre de ce workshop, le Centre Pompidou a d’ailleurs accueilli toute la journée du jeudi 4 avril un séminaire ouvert au public dans lequel les artistes ont présenté leurs travaux développés au cours de cet atelier. Des chercheuses, cinéastes et écrivaines échangeront également à cette occasion autour de leurs recherches et de leurs créations dans les territoires périphériques, autour des questions qu’elles se posent, rencontrent, traversent. En parallèle, nous recensons les films qui peuvent intégrer cette Cinémathèque idéale des banlieues du monde à la fois dans le cadre de ces différentes projections mais aussi dans celui de la plateforme en ligne que nous venons de développer. 

L'objectif du workshop est d'accélérer les collaborations entre jeunes créateurs et cinéastes les plus aguerris. 
Cathy Bouvard

Justement, comment choisissez-vous les films ?

C.B : Une première liste de films a d’abord été constituée par un comité de sélection réuni autour d’Alice Diop pendant plus d’un an. Nous avons notamment demandé à des artistes français de se prêter au jeu. Ce corpus d’œuvres s’enrichit progressivement et continue à le faire avec notre plateforme éditorialisée qui vient d'être mise en ligne. L’ambition est aussi d’interroger d’autres types de périphéries et des regards étrangers en sollicitant des contributeurs à travers le monde. C’est pourquoi nous développons plusieurs partenariats, notamment aux États-Unis avec la Villa Albertine, avec l’intention de diffuser notre Cinémathèque au-delà de l’Hexagone.

M.P-B : Ce travail d’identification des œuvres (dont la liste demeure en mouvement) s’avère fascinant. Que signifie un « film de banlieue » ? Notre objectif est d’associer les artistes à cette curation avec le désir d’interroger à la lumière de chaque film ce qui relève oui ou non de cette « catégorie ». Nous remarquons très vite que les critères se déplacent au fur et à mesure que l’on énumère les œuvres. Chaque film en fait bouger la définition. C’est passionnant.

Combien d’œuvres avez-vous déjà recensées ?

M.P-B : À ce jour, 350. Mais nous ne sommes pas les premiers à constituer un patrimoine de films des périphéries. C’est pourquoi nous travaillons aussi à répertorier les différents fonds sur ce sujet avec le souhait de mettre en réseau les acteurs et les initiatives qui existent déjà ou se constituent. Il reste encore de vastes territoires à explorer, tel que le cinéma amateur en « banlieue ». Nous procédons par cercles concentriques en travaillant à élargir progressivement le périmètre de recherche.

C.B : En effet, il ne s’agit pas de circonscrire le sujet. J’aime dire que la banlieue parisienne, c’est le « Paris sans bords ». Un bord mouvant qui questionne en permanence le rapport entre la lisière et le centre. En revanche, la Cinémathèque idéale des banlieues du monde ne sera jamais prescriptrice de « bon goût ». Nous ne sommes pas là pour dire ce qu’il faut penser ou non. Le corpus d’œuvres est diversifié, riche de points et vue et d’époques. Il fait autant la part belle à l’œuvre de Ladj Ly (Les Misérables ; 2019) qu’à celles de Marguerite Duras (Les Mains négatives ; 1979) et Marcel Carné (Nogent, Eldorado du dimanche ; 1929).

Que peut-t-on retrouver sur la plateforme en ligne ?

C.B : Ce site web met à l’honneur des contributrices et contributeurs (artistes, chercheurs, auteurs, philosophes…) qui livrent leur « Cinémathèque idéale » en quelques films. Comment partage-t-on des points de vue ? Comment cette diversité fait-elle patrimoine ? Ces interrogations sont au cœur de la plateforme. Elle s’enrichira au fur et à mesure de vidéos et d’entretiens… D’autre part, nous souhaitons rendre accessible chaque mois et gratuitement un film. Cette plateforme n’a pas vocation à devenir une plateforme de diffusion. Elle s’envisage à la fois comme un site ressources sur le sujet des périphéries au cinéma et comme un agenda complet des actions et programmations de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde en France et à l’étranger.

Il est essentiel que cette Cinémathèque soit mobile, entre centre et périphérie, toujours sous l'autorité des artistes qui eux ne connaissent pas de frontières.
Mathieu Potte-Bonneville

En parallèle, la CIBM va-t-elle s’incarner dans un lieu physique ?

C.B : Oui. Le nouveau bâtiment des Ateliers Médicis doit ouvrir ses portes en 2026. Naturellement, la CIBM y aura sa place. Comme je l’évoquais plus haut dans cet entretien, nous avons imaginé cette Cinémathèque comme un objet partagé qui va circuler en dehors de nos frontières. Nous projetons de développer le concept du workshop à l’étranger, toujours en collaboration avec le Centre Pompidou. Sur ce point, nous pouvons déjà nous appuyer sur notre partenariat noué en 2021 avec la ville de Chicago. Intitulée « Clichycago », cette initiative se pense comme une plateforme d’échanges entre périphéries urbaines depuis le South Side de Chicago et la banlieue parisienne de Clichy-Montfermeil. Chaque année, elle donne lieu à des résidences croisées, des temps forts, des rencontres… C’est un partenariat fructueux en termes de réflexions sur les questions raciales, sociales et artistiques. La dimension de mobilité est essentielle, tout comme celle de non-réappropriation. Ce patrimoine des périphéries appartient à tout le monde : il ne sera jamais question d’assignation au sein de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde.

M.P-B : De notre côté, nous allons continuer à faire exister cette Cinémathèque pendant les travaux du Centre Pompidou de 2025 à 2030. Comment faire vivre le cinéma durant cette période de transition ? C’est l’un des chantiers phares de notre département Culture et Création. Nous allons multiplier les lieux d’intervention, profiter de notre itinérance pour poursuivre notre travail de circulation des œuvres et réfléchir au mieux à la manière dont cette CIBM pourra trouver sa juste place dans le futur projet culturel du Centre Pompidou, à sa réouverture en 2030. Il est essentiel que cette Cinémathèque soit mobile, entre centre et périphérie, toujours sous l’autorité des artistes qui eux ne connaissent pas de frontières.