Alice Diop : "... Supprimer les places assignées, déjouer les imaginaires..."

Alice Diop : "... Supprimer les places assignées, déjouer les imaginaires..."

12 avril 2021
Cinéma
Nous d'Alice Diop
"Nous" d'Alice Diop Athenaise
Avec son documentaire Nous, récompensé à la dernière Berlinale où il était présenté dans la section Encounters, la réalisatrice propose un voyage le long de la ligne B du RER. Chacune de ses rencontres dessine en creux le portrait d’une France plurielle où s’abolissent les frontières sociales et culturelles. Rencontre.

Quelle est la genèse de votre film ?

C’est la conjonction de plusieurs choses, même si le texte de François Maspero, Les Passagers du Roissy-Express (1990) m’a ouvert la voie. Je l’ai découvert il y a une vingtaine d’années, au sortir de mes études (Alice Diop a étudié l’histoire et la sociologie). C’est la première fois que je voyais la banlieue à travers les mots de la littérature. François Maspero sillonne ici des lieux sans à priori, sans aucun discours en tête, ni aucune question à résoudre. Il observe et raconte. La banlieue est souvent enfermée dans des stéréotypes, dans un rapport au réel très immédiat... Les reportages rendent compte d’une actualité, d’une violence sociale, économique. Avec Les Passagers du Roissy-Express, j’avais le sentiment qu’il redéfinissait mon territoire d’enfance et me donnait également un accès à la littérature. Il y avait là un geste de contrebande, politique, révolutionnaire même. Il a fallu que je le relise plusieurs fois pour mesurer l’impact qu’il avait sur moi et me dire que je pouvais accomplir à mon tour le même geste avec un film. Ce geste est ainsi devenu la réflexion du film dans son ensemble.

Y-a-t-il eu d’autres éléments déclencheurs ?

Tout a vraiment débuté juste après les attentats de janvier 2015 et la manifestation du 11 Janvier, la communion de tout le pays autour d’une même douleur. La société française a été soudainement bousculée, prise dans un réel qu’il fallait appréhender. Se posaient alors plusieurs questions : « Qu’est-ce qui définit un peuple ? », « Qu’est-ce que ça veut dire être Français ? » Le « Nous » brandi en étendard restait tout de même très mystérieux. 

Toutes ces interrogations qui m’obsèdent depuis que je fais du cinéma trouvaient là une actualité brûlante. D’autant que très vite les pensées les plus binaires se sont invitées dans le débat, teintées de racisme... Réaliser un film en réaction à ce moment politique, c’était essayer par le sensible de répondre à cette question plus générale : « Qui sommes-nous ? » J’ai grandi dans la Cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois. C’est une chance d’être née à la périphérie et d’avoir pu ensuite traverser des frontières sociales et connaître ainsi différents mondes qui composent la société française.

Alice Diop Eric Bonté / CNC
Faire un film autour d’un sujet aussi vaste nécessitait forcément de trouver un angle précis ?

Depuis que réalise des films, j’ai toujours posé ma caméra de manière obsessionnelle aux mêmes endroits. Je veux raconter la vie des gens invisibilisés. Prenez mes parents par exemple dont il est question dans ce film à travers des archives personnelles, leur histoire n’a pas été imprimée, les traces qu’ils ont laissées n’ont pas été regardées. Il y a une grande consolation pour moi à 40 ans, d’entreprendre ce travail. Dans Nous, je sillonne la ligne B du RER. Du Nord avec ses quartiers populaires au Sud et sa population plus bourgeoise. Je fais des rencontres, j’en rends compte en filmant... Je vois ce film comme l’aboutissement d’une démarche cinématographique amorcée il y a une dizaine d’années.

La question du regard se pose dès la première séquence où vous filmez un petit garçon accompagné de ses grands-parents à l’orée d’un bois, qui cherche à voir un animal invisible...

C’est ma monteuse, Amrita David, qui a eu l’intuition de mettre cette scène au début, sans trop savoir d’ailleurs ce qu’elle racontait. Il s’agit du brâme du cerf (le cri que pousse le mâle pour attirer les femelles lors de la saison des amours). Placée ainsi au début du film, cette séquence donne un axe et guide notre regard vers tout ce qui va suivre. Nous voyons un guetteur, qui observe à la jumelle une chose qui se dérobe. Nous espérons très fort cette rencontre avec la crainte qu’elle n’ait pas lieu. Le but de ce film est de rapprocher des mondes situés à la lisière, d’abolir les frontières, de se rapprocher. J’aime à croire que tous les personnages que nous croiserons ensuite sont des prolongements de ce cerf. Il n’y a pas forcément de rapport entre eux mais par mon regard j’essaie de trouver ce que ces personnes peuvent avoir en commun... Chaque vie porte en elle quelque chose d’universel et révèle ainsi quelque chose de notre propre vie.

Comment le « je » s’est-il inséré dans ce « nous » ?

Ce « nous » est composé d’une succession de subjectivités. Je fais donc partie intégrante de cet ensemble. Faire entrer mon intimité, c’est une manière de me mettre au même niveau que tous les autres personnages.

Mon histoire personnelle à travers celle de mes parents - au-delà de ce qu’elle peut avoir de sacrée, de douloureuse voire d’extraordinaire - raconte une histoire française, une histoire de l’immigration et rend compte de la façon dont cette société française se créolise... Il était important que je montre d’où je viens.


Comment avez-vous choisi les personnes que vous avez filmées ?

C’est une histoire de rencontres... Je suis partie comme François Maspero, sans aucun à priori, juste en me laissant traverser par ce qui allait se passer... Totalement disponible.

Au centre de votre film, il y aurait donc ce territoire que l’on nomme « la banlieue », comme si cette appellation suffisait à le définir...

Cette « banlieue » est montrée telle que je la vois. Elle n’est pas fantasmée. Avec ce film, je me pose aussi la question : « Qu’est-ce que c’est qu’être une cinéaste de banlieue ? » Ce terme condescendant m’a toujours été accolé depuis que j’ai débuté ce métier. Il sous-entend tout un lot d’images stéréotypées. Il est très difficile de sortir de cette image... A la suite de mon César (Alice Diop a été récompensée du César du Meilleur court métrage en 2017), tous les journalistes débutaient leurs questions par : « Vous qui êtes née aux 3000 à Aulnay-sous-Bois... » Comme si mes origines définissaient la façon dont je fais du cinéma. Ce film, c’est donc une manière de leur répondre : « Oui je viens de banlieue, oui je filme la banlieue, voyez comment on peut la regarder autrement... » L’idée ici est de supprimer les places assignées, de déjouer les imaginaires... Mon imaginaire vient aussi du cinéma de Chantal Akerman, Chris Marker, Maurice Pialat...

On a évoqué la notion de regard, mais il faut aussi raconter la manière dont vous filmez la parole et notamment ces séquences avec l’écrivain Pierre Bergounioux...

J’avais très envie d’adapter Les Carnets de notes de Pierre Bergounioux dont je suis une lectrice assidue. Il y raconte la texture de sa vie quotidienne, fait entrer la banalité du quotidien dans la littérature. C’est une œuvre fondamentale. A l’instar du livre de François Maspero, cette lecture m’a aussi fait comprendre mon geste de cinéaste. Le hasard veut que Pierre Bergounioux, vit au sud de la ligne du RER B, à Gif-sur-Yvette. Lors de mes repérages, j’étais extrêmement démunie en arrivant dans ces territoires-là. Je n’avais pas mes marques, pas la même complicité, ni le même rapport au corps des autres. Ma position sociale m’empêchait d’accéder à la vie de cette classe blanche dominante. Il fallait donc que je trouve un moyen de pénétrer cette intimité et de nouer des liens. Très vite, je me suis dit qu’il fallait que Pierre Bergounioux lise ses propres carnets devant la caméra. Toutes nos rencontres qui ont précédé le tournage se faisaient autour de la table de sa cuisine où nous discutions à bâton rompu. C’était très stimulant. Je me suis dit que lui et moi dans un même cadre, cela disait quelque chose d’un « nous » qui se réalisait en action.

Vous terminez votre film en suivant des chasses à courre dans la vallée de Chevreuse, ce qui nous propulse dans un autre monde, un autre temps...

... Et pourtant, ça se passe aujourd’hui ! Je me suis dit tout que tous ces gestes presque immémoriaux, ritualisés et la mémoire qu’ils renfermaient, révélaient un impensé de la société française, une société extrêmement monarchique malgré tout ce qu’elle veut bien se raconter. Il y avait aussi quelque chose d’exaltant à filmer cette chasse. Je pensais à La Règle du jeu de Jean Renoir, à La Reine Margot de Patrice Chéreau... J’étais très curieuse de ce monde que je ne connaissais pas. C’était exotique pour les chasseurs, comme pour moi. Eux aussi font partie intégrante de ce « nous ». Mettre sur un même plan ces chasseurs, ces personnes qui commémorent la mort de Louis XVI et par exemple, mon père, un immigré qui a débarqué en France en 1962, n’est pas un geste anodin. C’est une façon d’inscrire tout le monde dans la constitution d’une mémoire collective.

Votre film a été récompensé à la dernière Berlinale. Comment avez-vous vécu cette consécration ?

... Depuis le canapé de mon salon ! C’était très étrange. Je n’ai pas pu encore partager ce film avec le public. C’est très douloureux de le faire naître dans ces circonstances, même si ce Prix est évidement formidable.

Nous a été soutenu par le CNC.

NOUS

Réalisé par Alice Diop
Produit par Sophie Salbot