Danièle Thompson : « Sur Rabbi Jacob, Louis de Funès et mon père se sont affrontés pour la seule fois de leur histoire »

Danièle Thompson : « Sur Rabbi Jacob, Louis de Funès et mon père se sont affrontés pour la seule fois de leur histoire »

10 juillet 2019
Cinéma
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Les Aventures de Rabbi Jacob
Les Aventures de Rabbi Jacob Films Pomereu - Horse Films
Le 10 juillet, ressort en copie restaurée 4K, Les Aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury. Danièle Thompson, co-scénariste du film et fille du réalisateur, qui a récemment consacré un livre de souvenirs à son père, se confie dans un entretien accordé au CNC.

Les Aventures de Rabbi Jacob ressort en salles le 10 juillet. Le film est souvent diffusé à la télévision. Qu’est-ce qu’apporte la vision du film au cinéma ?

D’abord, c’est un film fait pour le cinéma, pas pour la télévision. Donc c’est formidable de voir le film tel qu’il a été conçu et d’apprécier son esthétique, qui était très importante aux yeux de mon père. D’une manière générale, je trouve que les comédies sont beaucoup plus amusantes à regarder dans une salle avec un public, plutôt qu’à la maison, même en famille. C’est toujours mieux de revoir les films de mon père sur un grand écran, avec une belle image et d’entendre une salle entière rire, même à des scènes qu’ils connaissent par cœur et qu’ils ont vues et revues. D’ailleurs quand La Grande vadrouille est ressorti en salles, il y a deux ans, on a fait un beau succès.

Dans le livre, Gérard Oury, Mon père, l’as des as, (éditions de La Martinière) que vous avez co-écrit avec Jean-Pierre Lavoignat, vous livrez les coulisses de fabrication des films de votre père. On apprend notamment que Les Aventures de Rabbi Jacob n’a pas facilement trouvé de producteur…

C’est un sujet qui faisait peur, on touchait à quelque chose qui n’était pas réputé comique – la religion- et qui en plus était délicat. Sans compter le fait que le conflit israélo-palestinien existait déjà. Alain Poiré, ami de mon père, [et producteur pour la Gaumont du Cerveau et de La Folie des grandeurs], a laissé passer le film. Finalement Bertrand Javal, qui avait produit L’Aveu, se lancera dans l’aventure.

Le scénario, dites-vous dans le livre, a été le plus compliqué que vous ayez eu à écrire. Pourquoi ?

On avait conscience qu’à chaque réplique, à chaque situation, on pouvait virer vers quelque chose de vulgaire ou de raciste. On marchait un peu sur des œufs. Et puis, il faut dire aussi qu’un grand film d’aventure qui a l’ambition d’être comique c’est la double peine. Il fallait tout le temps imaginer une péripétie, qu’elle soit drôle et qu’elle ait son potentiel de suspens. C’est un pari dur à tenir tous les jours avec la page blanche.

Certaines idées venaient d’une fameuse « chemise en carton vert » que votre père trimballait partout avec lui…

Dès que mon père avait une idée, dès qu’un article de presse attirait son attention, dès qu’un dialogue entendu le faisait rire, dès qu’il trouvait un dessin humoristique visuel, cela allait dans une chemise cartonnée de couleur verte. Quand on commençait un scénario, il la sortait. Alors, on feuilletait méticuleusement cet amas de morceaux de papier déchirés. Pendant des années, il y avait cette feuille de papier blanc sur laquelle il avait marqué « usine de chewing-gum ». On n’avait jamais réussi à la caser. Tout à coup, cela nous a paru être l’endroit idéal pour séquestrer Slimane.

Vous dites que quand vous écriviez le scénario avec votre père, vous aviez « De Funès dans l’oreille ». En quoi ses qualités de comédien vous ont-elles inspiré ?

A l’écriture, c’est une contribution incroyable de connaître la manière de parler, la voix de son protagoniste. On savait que ce qu’on écrivait allait être porté par Louis de Funès. Il allait apporter évidemment la gestuelle, l’imaginaire, l’exagération, la folie qu’on lui connaissait. On était sûrs qu’avec lui ça serait mieux encore que ce qu’on était en train d’imaginer.

Il y a quand même eu un clash entre votre père et Louis de Funès à propos d’une des phrases du scénario : « Pivert fait des grimaces pour attirer l’attention des gendarmes »…

Oui, Louis de Funès s’est braqué sur cette phrase et a refusé de tourner. Ce jour-là, il avait lu une assez mauvaise critique d’un film qu’il venait de faire, où on lui reprochait d’être grimaçant. Les comédiens sont fragiles et sont touchés par les critiques. Tout d’un coup, ce mot « grimace » dans notre scénario est devenu une sorte de mur entre mon père et lui. Louis était enfermé dans sa caravane et refusait le principe de la scène. C’était très embêtant car s’il n’y avait pas de grimaces, il n’y avait plus de scène : Les grimaces faisaient partie de l’intrigue parce qu’il fallait attirer l’attention des flics. C’était épouvantable de renoncer à ça. Et donc ça a été une matinée dantesque. Mon père et lui se sont affrontés pour la seule fois de leur histoire. Le tournage a pris plusieurs heures de retard et mon père a fini par le convaincre.

La sortie s’est déroulée dans une ambiance un peu compliquée. Douze jours avant la sortie, la guerre de Kippour éclate. Votre père reçoit des lettres de menace. Qu’est-ce qui était reproché au film ?

Personne ne l’avait vu, donc tout le monde imaginait son propos. Même si on n’avait jamais imaginé qu’il y aurait une guerre en Israël le jour de la sortie, il est arrivé ce qu’on avait craint : que ce sujet brûlant brûle. En même temps, ça s’est vite dissipé. Le succès a été immédiat, les gens pleuraient tellement de rire dans les salles qu’on n’entendait plus les dialogues. Le public a compris tout de suite que le film représentait le dialogue inter-religieux. Et Rabbi Jacob a marché dans le monde entier.

Gérard Oury, Mon père, l’as des as offre un nouveau regard sur la vie et les films de votre père. Pourquoi avoir décidé de faire ce livre ?

Comme les films sont toujours très vivants et continuent d’être regardés, que les gens les connaissent par cœur, je voulais profiter du centième anniversaire de la naissance de mon père pour montrer l’envers des tournages. Je voulais que le public profite de toutes ces archives qui sont les nôtres.

Les Aventures de Rabbi Jacob ressort le 10 juillet en salles.

Gérard Oury, Mon père, l’as des as est paru aux Editions de la Martinière.