Fespaco : 50 ans de cinéma africain

Fespaco : 50 ans de cinéma africain

22 février 2019
Cinéma
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Félicité d'Alain Gomis
Félicité d'Alain Gomis Andolfi Granit Films Cinekap

Le Fespaco – le plus grand festival de cinéma panafricain – fête cette année son cinquantième anniversaire. L’occasion de faire un point sur la santé du cinéma à l’échelle d’un continent.


A l’heure de fêter son demi-siècle d’existence, le Fespaco – Festival Panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou - s’interroge forcément sur l’avenir du cinéma à l’échelle du continent mais aussi sur sa mémoire. Deux gestes pas forcément antagonistes qui obligent à une profonde réflexion sur un présent incertain. Une incertitude due à la fragilité d’un secteur à l’économie précaire mais aussi à la capacité des jeunes cinéastes à s’emparer des nouvelles technologies pour dessiner un nouvel horizon artistique. L’intitulé du colloque organisé en marge des festivités qui se tiennent du 23 février au 2 mars, ne dit pas autre chose: « Confronter notre mémoire et forger l’avenir d’un cinéma panafricain dans son essence, son économie et sa diversité. »

Lors de la conférence de presse de cette 26ième édition du Fespaco (le festival se déroule tous les deux ans), cinéastes, techniciens, comédiennes, comédiens, musiciens…, se voulaient tous optimistes. Au micro de RFI, le cinéaste malien Souleymane Cissé, sacré lors des éditions de 1979 et 1983, résumait la pensée dominante en lançant ce cri d’espoir : « Ce que j’attends c’est de voir des films qui m’épatent, des films qui me feront rêver, des films qui me donneront raison de croire à cette nouvelle génération qui monte. C’est mon espoir et si j’arrive à voir ça, tout est gagné. » Le chemin risque cependant d’être encore long.

Indépendance d'esprit

Lorsqu’en 1969, le Burkina Faso décide de se doter d’un grand festival de cinéma, le crédo ne cache pas la volonté d’émancipation d’un continent au passé colonial encore vivace : « Des images de l’Afrique, par l’Afrique et pour l’Afrique ! » A cette époque les productions étrangères dominent un marché local famélique. Il est temps pour les cinéastes maliens, camerounais, burkinabés, kenyans…. de s’approprier les images pour donner à voir les réalités de leurs pays respectifs sans passer par le filtre d’une culture occidentale ultra dominante. En 50 ans, le festival aura distingué les futurs grands maîtres du cinéma africain : Souleymane Cissé donc, mais aussi : Idrissa Ouédraogo, Abderrahamane Sissoko, Nabil Ayouch… Comme pour mieux affirmer cette indépendance d’esprit, un monument en hommage aux cinéastes africains, conçu en 1987, trône dans le centre-ville de Ouagadougou.

Mais ce combat pour l’émancipation résonne encore aujourd’hui. Ainsi à l’issue de la dernière édition du Fespaco en 2017, beaucoup de professionnels du cinéma africain déploraient ainsi le peu de représentativité des cinéastes sub-sahariens dans les grands festivals internationaux (Cannes, Berlin, Venise…), comme si cette seule présence validait la qualité des films.  Ardiouma Soma - le délégué général de la manifestation – s’en étonnait et leur rappelait le grand décalage d’appréciation qu’il pouvait exister entre les films adoubés par les sélectionneurs occidentaux et le public africain. Un message en forme de recommandation, incitant les cinéastes africains à ne plus avoir les yeux rivés vers le Nord sous peine de voir leur créativité déformée. Un constat qui semblait toutefois contredit par la double victoire cette année-là de Félicité du franco-sénégalais Alain Gomis : Grand Prix à Berlin et Etalon d’or du Yennenga -  la récompense suprême du Fespaco.

Une énergie à canaliser

Pour que les artistes africains puissent s’épanouir et donner libre cours à leur inspiration, plusieurs pistes doivent sans doute être explorées. Certains réclament que l’industrie cinématographique propose de meilleures conditions de travail. D’autres préconisent une profonde réforme du secteur (qui devrait mieux accompagner la formation des futurs réalisateurs avec la création d’écoles de cinéma) ou demandent que les gouvernements débloquent des enveloppes budgétaires allouées à la création. Plus urgent, un plan de sauvetage de l’exploitation des films, qui s’est considérablement dégradée ces dernières années.

En effet, plusieurs salles en Afrique sub-saharienne ont fermé devenant pour la plupart des lieux de culte. Ardiouma Soma déplorait d’autant plus cette situation que le nombre de candidatures pour son Fespaco ne cesse d’augmenter (plus de 1000 films proposés aux sélectionneurs en 2017). Et même si quantité ne rime pas forcément avec qualité, l’énergie est là, reste à la canaliser pour éviter qu’elle ne se disperse. Aux sceptiques qui verraient le continent africain à la traîne en matière d’images, soulignons que le Nigéria est depuis plusieurs années un eldorado cinématographique produisant des milliers de films vidéos pour un public estimé à 150 millions de personnes. Cette Mecque est baptisée Nollywood, comme un pied de nez à Bollywood et Hollywood.  

Depuis sa création, le Fespaco se veut un lieu d’échanges entre professionnels du cinéma et de l’audiovisuel. Cette idée de partage, de tolérance entend rapprocher les différentes cultures dans un vivre ensemble qui ferait du cinéma son emblème. Et l’histoire mouvementée d’une manifestation secouée de toutes parts depuis sa création par des crises économiques et politiques, doit rappeler que le combat qui s’annonce risque d’être houleux mais mérite amplement d’être mené.

Infos autour de cette cinquantieme edition

Cette année le pays invité d’honneur est le Rwanda. Plus de 100 000 spectateurs sont attendus à Ouagadougou. Neuf salles de cinéma pouvant accueillir au total plus de 3800 spectateurs se répartissent les projections. Sur les trois présidents du jury, deux sont des femmes : la Tunisienne Nadia El Fani jugera les documentaires et courts métrages, la Burkinabée Cilia Sawadogo est en charge de la partie animation et séries télévisuelles. Le jury long métrage qui remettra, en autres, l’Etalon d’or du Yennanga est, lui, présidé par l’Algérien Ahmed Bedjaoui.