Frank Strobel : "Alexandre Astier a une compréhension totale de la musique"

Frank Strobel : "Alexandre Astier a une compréhension totale de la musique"

23 février 2021
Cinéma
Alexandre Astier et Frank Strobel
Alexandre Astier et Frank Strobel Fred Mortagne
Grand chef d’orchestre qui navigue entre la France et son Allemagne natale, Frank Strobel a enregistré l’année dernière, avec l’Orchestre national de Lyon, la musique de Kaamelott : Premier Volet. Il nous raconte sa collaboration très spéciale avec Alexandre Astier, à la fois réalisateur du film et compositeur de la bande originale.

Comment avez-vous rencontré Alexandre Astier ?

Je suis très proche de l’Orchestre national de Lyon, que je dirige depuis une vingtaine d’années. Un jour, on m’a demandé si j’avais envie de travailler sur la bande originale du film Kaamelott. Évidemment que ça m’intéressait ! J’ai rencontré Alexandre à Lyon, où il habite. C’est quelqu’un d’extrêmement sympathique, avec qui j’ai tout de suite senti une connexion. Nous avons longuement discuté du projet et de la façon dont il envisageait l’enregistrement.

Vous connaissiez déjà l’existence de la série et son univers ?

Tout à fait ! Même si je suis Allemand, j’en avais entendu parler. Dès le début, Alexandre m’a montré des extraits du film, mais seulement quelques-uns. Notre façon de travailler était un peu… inhabituelle. Vous savez, j’ai beaucoup d’expérience dans le domaine des bandes originales de films : dans les années 90, j’étais le chef d’orchestre du Deutsches Filmorchester de Babelsberg, avec lequel j’ai enregistré pour plus de 100 longs métrages. Normalement, la musique arrive à la toute fin du processus. Tout est prêt, du montage à la postproduction, puis c’est au tour de l’orchestre et du mixage final. Sauf qu’Alexandre ne fonctionne pas comme ça. C’est un génie qui fait absolument tout : réalisateur, acteur, producteur, scénariste et donc compositeur. Il est même capable de gérer l’instrumentation. 

En France, peu de gens savent qu’Alexandre Astier est compositeur…

Je vous avoue que cela a été une grosse surprise pour moi. D’autant qu’il a une opinion pointue sur l’orchestre. Nous avons collectivement beaucoup apprécié la qualité de son écriture. Et il a écrit pour 96 musiciens, c’est un très gros orchestre ! Il a une compréhension totale de la musique.

Ce qui est rare dans le cinéma.

Extrêmement rare. Je n’avais jamais rencontré de réalisateur qui soit également un musicien aussi talentueux. Bref, son idée était qu’il n’allait pas finaliser le montage avant l’enregistrement de la musique.

On a répété avec les extraits qu’il me montrait, et il donnait son avis : « Plus rapide, moins rapide, changement de tempo… » Je crois que ce processus l’a beaucoup amusé. Et quand on a enfin terminé, il a pu commencer le montage du film. C’est vraiment étonnant et rafraîchissant comme façon de faire !


Est-ce que travailler ainsi vous a mis une pression plus importante ?

Non, en fait, c’est l’opposé. Je me suis senti plus libre. Normalement, vous devez suivre une certaine structure qui vous est imposée. Le tempo est forcément celui du montage du film. Là, avec Kaamelott, j’avais la liberté de trouver le storytelling de la musique, et de faire des propositions à Alexandre. J’avais une idée du contenu final, mais comme le film n’était pas monté, ça permettait de mettre en place un processus créatif très intéressant.

Alexandre Astier est connu comme un réalisateur et un directeur d’acteurs très exigeant, qui aime tout contrôler. Était-il ouvert aux surprises durant l’enregistrement ?

Oh, bien sûr. Mais il est vrai qu’il a une vision très précise de la fonction de la musique dans ses films. Un jour, en deux minutes d’enregistrement, il a pu me dire très exactement ce qui lui allait et ce qu’il n’aimait pas. Et c’est parce qu’il emploie le bon vocabulaire. Très souvent, on ne se comprend pas avec les réalisateurs, car nous ne parlons pas le même langage. Alexandre, lui, pouvait me dire précisément quel instrument devrait être un peu moins fort, ou quelle partie il fallait modifier. Donc ce projet restait un challenge, mais avec un partenaire au même niveau, ça change tout.

L'auditorium de Lyon Fred Mortagne

En arrivant avec ses partitions, vous a-t-il demandé de faire des tests avec l’orchestre au plus vite ?

C’était variable selon les compositions. Déjà, la production a été un peu spéciale à cause de la pandémie. Nous devions enregistrer en mars 2020, et ça n’a pas été possible. On a repoussé plusieurs fois, jusqu’à août 2020. Je crois qu’au total, on a dû faire environ quarante prises… Et ce que je vous disais auparavant n’était pas tout à fait vrai : quelques rares séquences étaient déjà montées et pour celles-ci, j’ai enregistré directement avec les images. Sauf que vers la fin, il m’a dit qu’il allait de toute façon tout remonter en fonction de la musique ! (Rires.) Tous les autres morceaux ont été décidés entre nous, mais Alexandre me montrait des rushes et me donnait du contexte sur le sens de la scène. Et parfois, j’avais une liberté totale. Je pouvais laisser la musique vivre et les musiciens m’offrir quelque chose d’inattendu, sans les pousser dans une direction précise. Quand j’écoute l’enregistrement aujourd’hui, j’ai l’impression que ça respire. Et c’est bon pour le film, parce que si le spectateur ne le perçoit pas consciemment, il le sent.

Alexandre Astier est un grand fan du compositeur John Williams et de Star Wars. À quel point cela se ressent dans sa musique ?

L’influence globale de John Williams sur la musique de film est une évidence. Mais le lien avec Alexandre est certainement dans l’utilisation des motifs, qu’il affectionne particulièrement, et dont Williams s'est beaucoup servi sur la saga Star Wars. C’est une technique qui permet de raconter l’histoire à travers la musique. Mais Alexandre a son propre style, avec parfois des ambiances musicales très flottantes. Et il peut très bien passer de quelque chose de très médiéval à une musique beaucoup plus militaire.

Avez-vous vu le montage final du film avec la musique ?

Non, je ne sais même pas si le montage est terminé.

J’ai l’impression que personne ne le sait !

(Rires.) En tout cas, je suis très, très curieux de découvrir ce que ça donnera, de voir enfin l’aboutissement du travail que nous avons effectué ensemble. Le plus vite sera le mieux !

La bande originale de Kaamelott – Premier Volet est disponible sur supports physiques et également sur les plateformes de streaming.