Halloween : les vibrations fantastiques du cinéma français

Halloween : les vibrations fantastiques du cinéma français

30 octobre 2021
Cinéma
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Les Lèvres rouges de Harry Kümel - Malavida
Delphine Seyrig dans "Les Lèvres rouges" de Harry Kumel Malavida
La célébration d’Halloween invite à se replonger dans le cinéma fantastique français et la façon dont certains compositeurs ont cherché, grâce à leurs accords, à suggérer l’angoisse et la peur. Sélection forcément non exhaustive.

Les Yeux sans visage/Judex (Maurice Jarre)

Dans le cinéma français, Georges Franju a toujours fait figure de père discret, respecté mais isolé. Plus âgé que les jeunes gens de la Nouvelle Vague, le cinéaste signe son premier long métrage, La Tête contre les murs (1958), sur le tard (il a « déjà » 46 ans). Ce qui ne l’empêche pas d’anticiper par son art les premiers feux de la modernité. Sa collaboration avec Maurice Jarre – de douze ans son cadet – débute par le court métrage Hôtel des Invalides en 1951 mais trouvera sa plénitude avec Les Yeux sans visage (1960), pierre angulaire du cinéma d’épouvante français. Jarre rompt alors avec les grandes orchestrations romantiques pour une partition plus minimale. Il privilégie les extravagances volontairement grossières. Ainsi, une ritournelle a priori légère se trouve sans cesse parasitée – voire attaquée – par les assauts répétés d’un thème angoissant. À l’image de ce film diabolique, Jarre installe aussi une douce mélancolie en prise directe avec les tourments du personnage interprétée par Édith Scob. Le compositeur gardera ces sautes d’humeur musicales pour Judex (1963) du même Franju. La mélodie lancinante qui accompagne la scène de bal, par exemple, déploie un lyrisme bouleversant. Jamais la musique ne vient surligner un effet de la mise en scène et semble ainsi participer innocemment à une danse macabre. 

 

Les Lèvres rouges (François de Roubaix)

Ce film vampirique avec une Delphine Seyrig souveraine date du tout début des années 70. Il est signé du Belge Harry Kümel. L’action se passe quasi intégralement dans un palace d’Ostende, théâtre de meurtres inexpliqués et de plaisirs sanguinaires. Outre son atmosphère décadente, la musique syncopée du Français François de Roubaix est d’une modernité incroyable. Pour preuve, le titre Les Dunes d’Ostende et son rythme répétitif, martelé comme une marche funèbre, va inspirer les futurs producteurs américains de rap, y voyant la préfiguration du breakbeat. L’ensemble de la bande originale porte la marque de fabrique du musicien, féru d’expérimentations. Elle est portée par des arrangements soignés (cordes, cuivres...) où pointe un lyrisme dévastateur. Un an avant, François de Roubaix avait signé la musique de Dernier Domicile connu (José Giovanni), l’une de ses plus célèbres partitions, et s’apprêtait bientôt à délaisser l’héritage classique pour des explorations électroniques encore balbutiantes. 

 

Possession (Andrzej Korzynski)

Le Polonais Andrzej Korzynski, proche d’Andrzej Zulawski, avait déjà signé la bande originale du Diable (1972) avant celle de Possession (1981). Au début des années 80, les synthétiseurs ont envahi les studios. Les vibrations électroniques qui émanent de cet instrument vont s’accorder avec un cinéma de genre alors en plein essor. L’exemple le plus marquant est la façon dont l’Américain John Carpenter va en quelques notes suggérer l’angoisse à l’écran dans Halloween, la nuit des masques. Pour Possession, récit dévorant, paranoïaque et fiévreux, autour d’un couple en crise, Korzynski va élaborer un vrai laboratoire sonore et fragmenter des pièces musicales souvent brèves. Ici, la dissonance illustre les dérives mentales de l’héroïne campée par une Isabelle Adjani incandescente. Les breaks de batterie imposent, quant à eux, un rythme entêtant. Mais Korzynski n’en oublie pas pour autant la part romantique du récit avec des morceaux au piano qui contrastent avec la gravité de l’ensemble.

 

Grave (Jim Williams)

Pour son premier long métrage, Julia Ducournau a fait appel à Jim Williams, un compositeur britannique connu pour ses ambiances inquiétantes dans les films de Ben Wheatley (Kill List, Touristes...). Grave raconte l’itinéraire de Justine, une adolescente lancée dans le grand bain des bizutages à son entrée dans une école vétérinaire. Un récit initiatique qui va révéler la part sombre et cannibale de la jeune fille. Comme l’explique Guillaume Baurez, superviseur musical du film, en charge du lien entre la réalisatrice et le compositeur : « La bande originale porte en elle deux couleurs bien distinctes qui expriment l’itinéraire de l’héroïne. D’un côté, des thèmes enfantins joués à la guitare, d’une grande clarté et dont l’aspect solaire traduit l’innocence et la pureté de Justine. À l’inverse, il fallait imprimer une atmosphère plus baroque relative à la perversion de la jeune fille. Jim a alors utilisé des lignes de basse, du violon, voire du clavecin, le tout mélangé à des textures électroniques... » Jim Williams a également signé la bande originale de Titane, le deuxième film de Julia Ducournau, Palme d’or 2021.  

 

Teddy (Amaury Chabauty)

Pour ce film de loup-garou pyrénéen, les cinéastes Ludovic et Zoran Boukherma cherchaient au maximum à ménager leurs effets. Le « monstre » reste la plupart du temps hors champ pour apparaître dans les dernières minutes du film. Dès lors, la musique joue un rôle primordial matérialisant l’invisible et l’indicible. Mais là encore, le suspense et les émotions ne devaient pas tomber dans un « cliché » propre au genre. Au départ, les réalisateurs voulaient d’ailleurs prendre le parfait contre-pied et utiliser des tubes de variétés françaises avant de se raviser. Le musicien Amaury Chabauty signe finalement une bande originale privilégiant les dissonances via des instruments à cordes pour créer l’angoisse. Les compositions portées par un orgue induisent, de leur côté, un climat plus profond et étrange.