Jean- Pierre Bacri, mort d’un auteur et d’un comédien atypique du cinéma français

Jean- Pierre Bacri, mort d’un auteur et d’un comédien atypique du cinéma français

18 janvier 2021
Cinéma
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Jean-Pierre Bacri dans Avant l'aube de Raphaël Jacoulot
Jean-Pierre Bacri dans "Avant l'aube" de Raphaël Jacoulot Mon Voisin Productions - Iris Productions - TF1 Droits Audiovisuels - UGC Images - France 3 Cinéma - UGC Distribution
Cinq fois Césarisé comme scénariste et acteur pour Smoking/ No smoking, Un air de famille, On connaît la chanson et Le Goût des autres, lauréat de deux Molière comme auteur pour Cuisine et dépendances et comme comédien pour Les Femmes savantes, Jean-Pierre Bacri s’est éteint à 69 ans.

« Qu’aimeriez-vous qu’on dise de vous plus tard ? » demandait Studio Magazine à Jean-Pierre Bacri, en janvier 2000, à l’occasion de la sortie du Kennedy et moi de son ami Sam Karmann, dont il tenait le premier rôle. Sa réponse tenait en une phrase : « C’était un honnête homme ». A l’heure où l’on apprend sa disparation à seulement 69 ans, ces mots résonnent forcément. Car ils racontent celui qu’a été Jean-Pierre Bacri. Un homme resté jusqu’au bout fidèle à ses engagements - « S’il n’y avait rien à dire, je ne dirais rien. J’ai une conscience politique et j’en suis fier », confiait-il dans la même interview – avec comme partie visible de l’iceberg, ses interventions sur la scène des César où il a collectionné les statuettes en compagnie d’Agnès Jaoui. Et un auteur-acteur qui a exercé ce double métier avec, ancré au plus profond de lui, le goût des autres, pour paraphraser le titre de la première réalisation d’Agnès Jaoui, co-écrite par ses soins.

Le cinéma a mis pourtant du temps à pénétrer dans la vie de ce natif d’Alger. Le goût du jeu est même entré chez lui un peu par effraction, ce soir où il accompagne une amie qui prend des cours de théâtre au Cours Simon. Dans la salle, il n’en perd pas une miette. Et, dès le lendemain, il passe de spectateur à acteur en s’inscrivant. Dès lors, tout ira très vite. Dès 1977, il fait ses premiers pas sur scène dans Lorenzaccio et écrit ses premières pièces (pas moins de cinq jusqu’en 1980) et l’année suivante, à 27 ans, le voici sur un plateau de cinéma. Avec une seule scène mais face à Alain Delon dans Le Toubib. Le temps des premiers succès ne se fera guère attendre. Avec Le Grand Pardon et Le Grand carnaval d’Alexandre Arcady, Coup de foudre de Diane Kurys, Escalier C de Jean-Charles Tachella ou encore Subway de Luc Besson - qui lui vaut sa première nomination aux César - au fil de ces années 80 où il s’impose comme l’un des seconds rôles les plus prisés du cinéma français avant de décrocher ses premières têtes d’affiche en trio (L’Eté en pente douce de Gérard Krawczyck) ou en bande (Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré).

 

C’est aussi dans les années 80 qu’il va vivre la rencontre qui va faire basculer son destin, personnel comme professionnel. Celle d’Agnès Jaoui. Ensemble, ils vont d’abord remporter un immense succès au théâtre en 1991 avec Cuisine et dépendances (récompensé par un Molière en 1992) avant de l’adapter pour le cinéma avec, à la réalisation, Philippe Muyl. Le résultat est un immense succès critique et public. Cette rampe de lancement va faire d’eux les scénaristes rois des années 90, ceux qui détiennent toujours le record de la catégorie aux César avec quatre trophées pour Smoking/ No smoking (adaptation de Intimate exchanges d'Alan Ayckbourn), On connaît la chanson d’Alain Resnais et Un air de famille de Cédric Klapisch. Avec Le Goût des autres Agnès Jaoui passe à la réalisation. Suivront Comme une image (Prix du scénario à Cannes en 2004), Parlez-moi de la pluie en 2008, Au bout du conte en 2013 et Place publique en 2018. A chaque fois Jean-Pierre Bacri est à la co-écriture mais aussi présent en tant qu’acteur. En parallèle, sa carrière de comédien va suivre la même densité. L’homme des seconds rôles passe au premier plan, dans des registres humoristiques (Didier d’Alain Chabat…) mais le plus souvent doux-amer (Place Vendôme de Nicole Garcia, Une femme de ménage de Claude Berri). Avec un emploi qu’il peaufine de film en film, sans jamais bégayer, en jouant sur les nuances, celui du bourru au grand cœur qui est passé à côté de sa vie. Ses compositions lui vaudront pas moins de six nominations au César du meilleur acteur : Kennedy et moi en 2000, Le Goût des autres en 2001, Les Sentiments en 2013, Cherchez Hortense en 2013, La Vie très privée de Monsieur Sim en 2016 et Le Sens de la fête en 2018. Mais il ne recevra un César en tant qu’acteur que pour son second rôle dans On connaît la chanson en 1998, auquel il faut ajouter son Molière du comédien dans un spectacle de théâtre privé pour son interprétation des Femmes savantes de Molière, sous la direction de Catherine Hiegel en 2017.

Sa popularité ne s’est en tout cas jamais démentie au fil des années jusqu’à ses deux dernières apparitions au cinéma qui remontent à 2018 dans Place publique d’Agnès Jaoui et aux côtés de Chantal Lauby, Vanessa Paradis, Camille Cottin et Pierre Deladonchamps dans Photo de famille de Cécilia Rouaud. Et alors que la nouvelle de sa disparition vient de nous parvenir, impossible de ne pas repenser à cette confidence qu’il faisait voilà un peu plus de vingt ans toujours dans Studio Magazine : « Je ne crois en rien mais si quelqu’un pouvait m’assurer que je vais mourir dans mon lit, en parfaite tranquillité, en m’endormant un soir comme ça pour ne plus jamais réveiller, je serais le plus heureux des hommes. »