Kénout Peltier, une vie de montage

Kénout Peltier, une vie de montage

11 février 2019
Cinéma
Kénout Peltier
Kénout Peltier
Discrète, petite et menue, la chef monteuse Kénout Peltier est l’une de ces femmes de l’ombre à la carrière jalonnée de films marquants qui a toujours su ce qu’elle voulait.  Du haut de ses 83 ans, elle a traversé plus de quarante ans de cinéma français et travaillé avec les plus grands : Resnais, Malle, Godard, Blier, Bellon... Nous l’avons rencontrée au CNC, où elle est venue en voisine.

Son prénom Kénout (prononcer : Kénoute) est cambodgien et vient de sa grand-mère, épouse d’un Français du temps de l’Indochine. Sa mère arrive en France à 17 ans, se marie et met au monde deux petites filles. Kénout perd sa mère à deux ans et est élevée par son père, qui fonde une nouvelle famille.

A vingt ans, je voulais faire de la photo, et mon père m’a conseillé de faire du cinéma. Mais il n’y avait pour les femmes que deux métiers : monteuse et scripte. Ça se limitait à ça, en 1957

A l’époque, les monteuses reconnues sont peu nombreuses et travaillent dans un monde d’hommes. Le métier de scripte est réservé aux femmes : elles sont assistantes, confidentes, conseillères, font le lien avec les techniciens et les artistes, ne sont pas dans la lumière. Kénout Peltier préfère le calme de la salle de montage, la pellicule, la matière, la réflexion plutôt que l’agitation des tournages. Elle ne suit pas l’Idhec mais choisit de commencer dans le cinéma en apprenant son métier dans les laboratoires, d’abord à CTM pour le 16 mm, puis à LTC pour le 35 mm. Elle se forme toute seule, apprend sur le tas à pré-monter les rushes à partir des prises choisies par la scripte et le réalisateur, assiste aux projections avec les équipes le soir. « Comme j’apportais les boîtes dans les salles de montage, je voyais les monteurs travailler à la table. J’avais vraiment envie d’assister à cette étape : j’ai été prise comme stagiaire par les chef monteuses Jacqueline Thiedot et Claude Nicole puis par Léonide Azar que l’on appelait « Lala » un juif russe, qui était extraordinaire et à qui je dois ma carrière ».

A 17 ans, Kénout fait la connaissance d’un jeune breton,  Alain Quéfféléan (dit « Quef »), dans les caves de Saint-Germain-des-Prés où elle retrouve régulièrement des amis. Il est contrebassiste dans un orchestre de Jazz. Parfois, Alain met de côté son instrument et danse avec Kénout, et… le jeune couple décide de se marier. Elle lui fait découvrir le cinéma, il abandonne la musique et, après plusieurs petits boulots, devient régisseur et enfin directeur de production. Pour Kénout et Alain, le cinéma sera une histoire de famille.

Grâce à Léonide Azar, Kénout Peltier débute à 22 ans dans le montage comme stagiaire sur Amère victoire (Bitter Victory) de Nicholas Ray en 1957, puis devient assistante d’Albert Jurgenson sur un dessin animé de Jean Tourane, Une fée pas comme les autres. On passe alors d’un film à l’autre par les réseaux, le bouche-à-oreille, les rencontres dans les laboratoires. Elle collabore au montage des premiers films de Louis Malle (Ascenseur pour l’échafaud, Les Amants) avant qu’il ne lui confie le montage de Zazie dans le métro. Nous sommes en 1960. Le jeune cinéaste souhaite quelqu’un de jeune pour briser les règles du montage traditionnel, expérimenter, innover, chambouler le cinéma, comme le prône la Nouvelle Vague.

L’entente est parfaite. Kénout apprécie et défend cette approche du montage : elle assurera ceux de Vie privée (1962) et Viva Maria ! (1965). Avec Pialat (L’Amour existe), le courant ne passe pas : la jeune monteuse attache beaucoup d’importance au relationnel, qui aide à comprendre le projet, la construction de l’œuvre, le souhait du réalisateur. Plus tard, elle n’hésite pas à quitter la salle de montage du Samouraï (1967). Melville disait que ce qu’il préférait dans un film, c’est le montage. « Tu ne vas pas me priver du montage ! Il y en a un de trop dans la salle», lui dit-il. Elle est partie, ne s’inquiétant nullement pour sa carrière.

Kénout Peltier a monté 62 films entre 1960 et 2001. Des succès populaires et des échecs commerciaux, et beaucoup de films d’auteur, avec des personnalités différentes.

A chaque fois, c’était une expérience, une aventure. Le montage, c’est un rêve. Je partais le matin travailler à l’aube, et c’était le bonheur. Je n’ai jamais connu de lassitude. C’est extraordinaire d’être heureux professionnellement comme ça. C’est rare.

Souvenirs

Son plus grand succès : Les Valseuses (1974). Elle sourit et s’amuse en parlant du film, très « facile » à monter : « C’était simple car Bertrand Blier voyait le montage au tournage, donc ensuite le travail n’était pas compliqué, et Blier me faisait confiance ». Ce n’était pas comme Alain Resnais pour Muriel ou le temps d’un retour (1963) « Je n’ai pas éprouvé de grande joie car c’est lui qui dictait. Je faisais un premier jet sous sa direction. Je n’avais pas les coudées franches. Quelque part, il était un peu méprisant. »

Kénout Peltier casse les codes, les images que l’on a de la monteuse ou du technicien qui ne dit pas ce qu’il pense sur un travail. « Le montage, c’est comme un enfant. On veut qu’il soit le plus beau possible », dit-elle. Donc, lorsqu’elle se retrouve en 1972 avec Jean-Luc Godard pour Tout va bien, « un film de commande, en plus raté, et qui n’intéressait pas le réalisateur» elle en sourit sans aucun mépris pour le turbulent auteur de Pierrot le fou. Cela fait partie des petites déceptions de la vie professionnelle.

Elle évoque Gainsbourg avec tendresse et respect : « Je me suis très très bien entendue avec lui. Il m’a fait une confiance aveugle et j’ai monté « Je t’aime moi non plus » avec une totale liberté et des beaux moments d’échanges. Le film était particulier.  Serge Gainsbourg avait une personnalité profonde et cherchait à te connaître. Un être d’humour et de fantaisie. Mais aussi tourmenté. Je n’oublierai jamais. On devait retravailler ensemble mais je n’étais pas libre».

Quand on évoque un titre de film, elle parle d’abord de son metteur-en-scène puis aborde  d’autres films lorsque l’entente a été fidèle et régulière comme avec Roger Andrieux, Claude d’Anna, Bigas Luna ou Mehdi Charef (« très tourmenté, profondément bon, de belles qualités humaines et du talent. Kénout Peltier n’exclut pas les mauvais moments et c'est La Baraka (1982) qui remporte la palme : « J’ai été jusqu’au bout, mais j’ai vraiment souffert. Non pas à cause de Jean Valère, le réalisateur, qui était un doux et avec lequel je m’entendais bien, mais à cause de Roger Hanin et de son intervention dans le montage. D’ailleurs, mon montage a été détruit par une autre, et je ne me suis occupée que de la sonorisation et du doublage. J’ai fait retirer mon nom du générique». Et puis, des situations peu communes surgissent quand on parle d’un film étrange et dérangeant : L’Adoption (1979) : « Marc Grunebaum m’a fait venir sur le tournage et je montais le film dans le froid d’un chalet. Il y avait une ambiance angoissante, et j’assistais parfois au tournage. Le film était remarquable, mais profondément désespéré. C’est le seul film de Grunebaum qui s’est suicidé quelques années plus tard ».

Le travail au féminin

La monteuse dit qu'elle n’a jamais souffert d'avoir été une femme dans le milieu du cinéma. Peut-être parce qu’elle était l’épouse d’un grand directeur de production ? Elle n’y a jamais pensé. Kénout Peltier n’a travaillé qu’avec une seule femme metteur en scène, et c’est probablement son plus beau souvenir. Yannick Bellon avait entendu parler d’elle et lui  a demandé de travailler sur L’Amour nu, mais elle n’était pas libre. Deux ans plus tard, en 1984, elle monte La Triche : « Elle avait une mémoire phénoménale des prises et me demandait souvent d’y revenir. Elle était très précise et organisait bien son matériel. Elle avait l’œil d’une monteuse. On s’est vraiment bien entendu et du coup, j’ai aussi monté Les Enfants du désordre ».

Le tournage du film, très dur, a été éprouvant. Le personnage principal, Marie, une jeune droguée, est libéré de prison et placée dans une troupe théâtrale composée de délinquants. Pierre William Glenn, le chef opérateur, avait convaincu Yannick Bellon de tourner à deux ou trois caméras. Les rushes étaient multipliés par deux : «Une tonne de matériel à ce point, c’était la première fois. Ça a été très long, on a remis en question le montage à plusieurs reprises. Il y avait des projections pour les « 7 sages », des proches de Yannick. Je prenais des notes, ils devaient dire ce qu’ils pensaient, elle en tenait compte. C’est la seule metteur en scène avec laquelle j’ai travaillé qui faisait ça. Une remise en question, c’est courageux. Elle m’a beaucoup apporté ».

Le numérique

Après avoir travaillé plus de 40 ans dans la salle de montage traditionnelle,avec de la pellicule,  Kénout Peltier s’est frottée au numérique qui ne l’a pas enchantée. Trop loin de ce qu’elle avait tant aimé à la table, avec ses bobines, ses colleuses, son crayon gras, ses allers-retours devant l’écran, les coupes, les rencontres dans les couloirs des laboratoires, les notes sur ses cahiers... Sans nostalgie ni regret, elle qui continue d’aller au cinéma toutes les semaines pense que le numérique a apporté au montage une facilité évidente  dans tous les sens du terme : « Maintenant tout le monde se dit monteur, avec les ordinateurs, tout est possible, facile. On travaille chez soi, on croit réinventer le montage. Nous, on recherchait la bonne formule avant tandis que maintenant avec le numérique, c’est trop commode, les qualités sont plus techniques qu’artistiques, et il y a moins de réflexion. Avec en plus une esthétique clip ».

Elle se réjouit qu’il y ait dans le cinéma plus de femmes monteuses que dans le passé.  Et, chez les Peltier-Quéfféléan le cinéma continue d'être une histoire et une passion familiale : sa fille Jeanne Kef, est monteuse, et son fils, Pierre Quéfféléan, décorateur, a eu le César pour Au revoir, là haut.