« Le Hussard sur le toit », adapter l’inadaptable

« Le Hussard sur le toit », adapter l’inadaptable

18 septembre 2020
Cinéma
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Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau
Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau Hachette Première - Canal+ - Centre Européen Cinématographique
Il y a 25 ans, Jean-Paul Rappeneau adaptait pour le grand écran le roman de Jean Giono, Le Hussard sur le toit. Le cinéaste revient sur la création du film.

Jean-Paul Rappeneau a longtemps pensé que le réalisateur devait aussi être l’auteur de son script et il rejetait l’idée d’adapter des œuvres existantes. « Je pensais que le metteur en scène devait être au centre du film comme Dieu au centre de la création ». Et puis Cyrano est arrivé. « De m’introduire ainsi dans l’œuvre d’un autre et d’en faire ma chose, de la tirer vers moi, m’a fait oublier totalement d’où il était venu et a stimulé ma créativité. Ça a libéré une part de mon énergie vers la mise en scène pure. ». Après le succès de Cyrano de Bergerac, le producteur René Cleitman veut vite refaire équipe avec Jean-Paul Rappeneau et cherche avec lui une nouvelle œuvre « inadaptable » à adapter. Leur choix se porte d’abord sur le roman d’Albert Cohen, Belle du Seigneur, mais après six mois d’essais, ils jettent l’éponge. Le cinéaste se renseigne alors sur les droits du Hussard sur le toit. Ce livre de Jean Giono l’a bouleversé quand il l’a découvert à la fin des années 1950, à 20 ans : « Pour moi, Le Hussard a toujours été trop beau, trop grand, trop haut. Ça a été un grand choc de lecture, j’ai été transporté par cette épopée et par la langue extraordinaire de Giono. La rencontre d’Angelo et Pauline est une des plus belles rencontres de la littérature française dans cette ville ravagée par le choléra - Manosque -, ce voyage à deux dans une Provence que j’ignorais complètement à l’époque. Elle m’est apparue comme un territoire magique.» L’histoire suit Angelo Pardi, un carbonaro, un rebelle italien en fuite, qui gagne la Provence et découvre une région infestée par le choléra.

Mais très vite, Rappeneau s’inquiète : comment adapter les 500 pages de Jean Giono ? Comment être fidèle à son écriture ciselée ? Par quel bout prendre ce roman complexe dont l’intrigue est difficilement résumable ? Plusieurs réalisateurs s’y sont cassé les dents : René Clément, Luis Buñuel, François Villiers guidé par Jean Giono en personne… Finalement, en 1995, il n’existe alors qu’une adaptation radiophonique datant de 1953, réalisée par André Bourdil et interprétée par Gérard Philipe et Jeanne Moreau. Juste avant que Rappeneau s’empare du roman, c’est Edouard Niermans qui s’était lancé dans l’adaptation avec la complicité du scénariste Jean Cosmos. En vain. « Il y a trois raisons pour lesquelles le film ne s’est jamais fait, explique Jean-Paul Rappeneau. D’abord la difficulté de trouver un interprète pour le rôle principal, ensuite le prix du film et enfin la difficulté de l’adaptation. »

Le réalisateur de Cyrano commence par un travail solitaire de réflexion. « J’ai fait une relecture du livre très attentive avec une mise à plat de tous les éléments. Je m’interrogeais sur le cœur de l’œuvre. J’écrivais des notes à l’infini comme un dialogue avec moi-même. Et puis après, je me suis dit qu’il était temps de travailler avec quelqu’un parce qu’un scénario ça doit s’écrire avec un interlocuteur. » Il contacte alors Nina Companeez. « On avait les mêmes réactions sur le livre, les mêmes réactions sur les scènes. Et dans ce dialogue-là, pendant de longs mois, nous avons fait toute la construction du film. »

Le duo s’attelle à créer « une stratégie de la tension » et à sortir une intrigue de ce roman souvent contemplatif.

Un film de cinéma c’est un arc qu’on tend et qu’on détend sans cesse. Il doit y avoir quelque chose qui vous capte et vous retient accroché à cet écran.

« Or, dans le livre, on ne sait pas vraiment pourquoi il traverse la Provence, ni où il va. Quand on regarde sur une carte le trajet qu’il accomplit dans le livre, on s’aperçoit qu’il tourne en rond ». Les deux complices puisent leur inspiration dans la tétralogie de Giono dont Angelo est le héros, le cycle du Hussard. Et c’est dans Le Bonheur fou et Mort d’un personnage qu’ils vont trouver le complot politique ainsi que l’espion autrichien.

Jean-Claude Carrière consulté

Dans un second temps, le cinéaste fait lire le scénario à Jean-Claude Carrière, avec lequel il avait adapté Cyrano de Bergerac. S’installe alors un ping-pong entre les deux collaborateurs et amis - souvent debout et agités - pour mettre à l’épreuve les scènes. « Autant au début de l’adaptation, j’avais le livre en permanence sous les yeux, complètement annoté, autant après je ne l’ouvrais plus. C’était devenu mon film et j’en étais l’auteur. » Une fois le scénario bouclé, Jean-Paul Rappeneau, fidèle à sa méthode, le met en images. « Quand je fais le découpage de mes films, j’ai toujours un crayon à la main. Un dessin vaut mieux qu’une longue explication. Au départ ce sont des dessins grossiers. Mais quand il a fallu préciser notamment la séquence de Manosque et celle des toits, j’ai fait faire un story-board. » Le film se met alors en mouvement.

Cette vigueur, le réalisateur veut aussi l’appliquer au casting. Il faut trouver ce personnage qui traverse l’histoire comme un héros joyeux et que la maladie épargne. Rappeneau, admirateur fou de Stendhal dans son adolescence, voit en Angelo un petit frère de Julien Sorel et de Fabrice Del Dongo. Il se met en quête d’un acteur débutant avec « une énergie qui renverse tout ». Olivier Martinez s’est fait connaitre grâce à IP5 face à Yves Montand. Et dès ses premiers essais, il cueille le cinéaste. « Je pensais qu’Angelo devait être un quasi inconnu, mais je savais que Pauline devait être jouée par une actrice connue. » Rappeneau porte son choix sur Juliette Binoche. « L’acteur doit vous amener le supplément d’âme. La chair, c’est l’acteur qui doit l’apporter. Il y a un mystère dans ce que les acteurs vont insuffler au rôle qu’on ne peut pas disséquer ou expliquer. »

En tournage

Ce n’est pas sans angoisse néanmoins que le cinéaste débute le tournage du Hussard sur le toit, inquiet de savoir s’il arrivera à réaliser le rêve qu’il porte en lui depuis si longtemps. « Pourrons-nous tout tourner ? Le soleil sera-t-il au rendez-vous quand on a besoin de la chaleur ? », sont les questions qui l’assaillent. « Tant que tout le film n’est pas en boîte, c’est une angoisse. » C’est en quadrillant la Provence que Jean-Paul Rappeneau trouve les lieux qu’il a en tête depuis la lecture du livre : les forêts, les toits… « On a reconstitué une sorte de Provence rêvée qui n’existe pas et qui pourtant est là. Il y a un plan dans une région, un plan dans une autre. » Manosque est ainsi un puzzle de plusieurs villes. Et les toits sont construits à un mètre de hauteur en studio.

Pour la première fois, Jean-Paul Rappeneau ne travaille pas avec son habituel directeur de la photographie, Pierre Lhomme, celui à qui l’on doit la lumière du Sauvage ou celle de Cyrano. Il cherche quelqu’un qui comprendra aussi bien ses besoins et son sens du cadre. « Je me suis arrêté sur l’image du Brasier d’Eric Barbier qui avait un aspect très pictural. Au fond, je cherchais un peintre. » C’est le début de sa relation avec Thierry Arbogast. Le film sort le 20 septembre 1995 et rassemblera plus de 2,5 millions de spectateurs. « Il y a des glissements successifs dans la fabrication d’un film : le livre n’est plus là, le scénario a évolué et le montage n’est pas tout à fait celui auquel je pensais pendant le tournage. Ce n’est finalement qu’au mixage quand tout arrive ensemble, image + son+ musique, que je vois le film et que je me dis « Ah ! C’était ça ! » Pour moi ce film est ma lecture du Hussard, pas vraiment ou pas seulement le livre »