Le mixeur son, entre technique et sensibilité

Le mixeur son, entre technique et sensibilité

20 mai 2020
Cinéma
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Capharnaüm de Nadine Labaki
Capharnaüm de Nadine Labaki Les Films des Tournelles - Mooz Films - Boo Pictures - Wild Bunch
Trouver la singularité du son d’un film en respectant la vision du réalisateur ou de la réalisatrice. Telle est la mission du mixeur son. Décryptage d’un métier qui nécessite technique et créativité avec Emmanuel Croset,  ingénieur du son et mixeur son depuis plus de 20 ans.

Emmanuel Croset en studio DR

Intervenant après l’ingénieur du son travaillant sur le tournage, le monteur son, le bruiteur et le compositeur, le mixeur apporte la dernière touche à la bande son d’un film. « Le mixage est le premier moment où on va entendre tous les sons du film ensemble. C’est une étape au cours de laquelle on peut réécrire quelque chose, réinventer, déplacer des musiques, explique Emmanuel Croset. C’est le premier moment où le film est travaillé dans les conditions dans lesquelles il sera exploité. On est dans une salle de cinéma, l’image est projetée sur un grand écran en présence du réalisateur et d’une partie de l’équipe. Pour les réalisateurs, c’est souvent la dernière étape d’un film juste avant ou après l’étalonnage ».

L’étape du mixage permet ainsi de trouver l’esthétique sonore d’un film, en accord avec le reste de l’équipe (réalisateur, monteur son, compositeur, monteur image qui donne le rythme au film…). « Nous écoutons tous les sons et discutons pour savoir ce que nous pouvons en faire. C’est un travail interactif, il faut rebondir entre les idées de toutes les personnes présentes pour trouver la singularité du son d’un film ». Le mixeur dispose de moyens techniques pour améliorer la qualité du son, modifier sa couleur – « le niveau des basses, des aigus, des mediums » - ou sa spatialisation pour s’adapter au mieux aux systèmes de diffusion des salles. Emmanuel Croset travaille beaucoup, pour sa part, avec des machines analogiques utilisées en musique. Une manière de créer un pont entre le monde de la musique et celui du cinéma.

Si la technique est une part importante du métier, ce dernier offre également une facette plus créative. « Il est très important d’écouter les sons un par un, puis ceux d’une séquence. En les écoutant, on s’interroge sur ce qu’on souhaite en faire. Doit-on enlever des choses, en rajouter ? Créer des ruptures de dynamique ? Il faut chercher un peu. Je travaille beaucoup pour des documentaires et des films d’auteur, et on m’appelle souvent pour cette touche-là de création. » S’il réfléchit parfois en amont au mixage à réaliser pour un film, c’est la découverte de ce dernier en projection qui permet d’orienter le travail à réaliser. Visionner une séquence, et en discuter, fait naître des envies et permet de voir les choses différemment selon le ressenti, la sensibilité de chacun. « Ce qui est beau dans notre métier, c’est qu’il y a du mystère : les choses se font parfois sans savoir pourquoi. » Dans d’autres cas, c’est la sensation qu’une scène n’est pas assez rythmée et mouvementée qui va orienter le travail du mixeur son. « Pour donner au spectateur le sentiment de rapidité, on va essayer par exemple de faire des ruptures de son entre chaque plan, pour que le premier relance le suivant. »

Un travail d’orfèvre

Dernier projet en date d’Emmanuel Croset, Le Quai de Ouistreham d’Emmanuel Carrère. Un film adapté d’un ouvrage de Florence Aubenas qui suit une femme décidant d’écrire un livre sur le travail précaire. Elle devient ainsi femme de ménage et raconte son quotidien aux côtés de ceux qui se battent pour survivre. Tourné en partie avec des acteurs non-professionnels qui donnent la réplique à Juliette Binoche, ce film raconte des situations douloureuses et l’exploitation. L’idée première au mixage était donc de faire un son très documentaire et réaliste pour coller avec la vie de ces personnes. « Mais on s’est rendus compte au mixage que le film était plus fort si on travaillait élégamment les voix. Il fallait que les acteurs aient une voix magnifique pour arriver à quelque chose de plus juste. Dans certains films, on recherche la confusion des sons. Là, on a laissé plus de place aux dialogues et donné une musique, une singularité aux voix. On ne voulait pas de voix radiophoniques, très détachées et avec beaucoup de basses. Pour leur donner une couleur musicale, comme s’il s’agissait de voix chantées, j’ai utilisé des machines de mixage musical qui ramènent une légère distorsion et donnent un grain et une chaleur dans la voix. »

Des machines pour le mixage musical ont aussi été utilisées pour Les Petits Maîtres du grand hôtel de Jacques Deschamps, un documentaire dont certaines séquences sont chantées. « Comme dans le film d’Emmanuel Carrère, il y a des acteurs non-professionnels à qui on demande de faire des choses qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. Il ne fallait pas qu’on se moque de ces jeunes lorsqu’ils se mettent à chanter, même si la justesse n’était pas au rendez-vous. » S’il est resté dans un son « documentaire très brut » pour les parties non chantées, Emmanuel Croset a donné « davantage de présence et de chaleur » aux voix dans les autres séquences, un peu comme pour une « comédie musicale de chanteurs professionnels ».

Autre projet marquant de sa carrière, Capharnaüm de Nadine Labaki. Pour la première fois, il s’est rendu sur place, à Beyrouth, pour comprendre le son particulier de la ville. « C’était indispensable pour Nadine », se rappelle-t-il, d’autant plus que le début du film plonge dans les quartiers populaires de Beyrouth dans une période mouvementée. A Beyrouth, Emmanuel Croset a assisté à une projection du film avant de faire un pré-mixage son qui a été refusé par la réalisatrice. « Le bruit de Beyrouth n’est pas celui de Paris ou New York. Elle m’a dit que sa ville n’était pas assez forte, assez bruyante. Nadine voulait prendre le risque de déranger le spectateur car il fallait ressentir la violence de vivre dans cette ville. Et ça passait par le son. Ce que j’aime dans mon métier, c’est que des réalisateurs ou réalisatrices nous amènent dans des zones où on n’a pas l’habitude d’aller. »

 

Des changements notables

Devenir ingénieur du son était une évidence pour Emmanuel Croset, ce métier lui permettant d’allier ses intérêts pour la musique, le cinéma et le théâtre. Après avoir étudié à l’école Louis-Lumière (il en est sorti en 1991) puis avoir poursuivi son cursus sur les bancs d’une université, il a commencé à travailler sur des tournages. C’est lors d’un stage avec l’ingénieur du son Dominique Hennequin qu’il a compris que « le studio de mixage, cette salle de cinéma dans laquelle les sièges ont été enlevés », était l’endroit dans lequel il voulait travailler.

Ingénieur du son qui s’est spécialisé dans le mixage son pour le cinéma, Emmanuel Croset a commencé sa carrière en 1993, à une époque où le métier connaissait une vraie révolution. « Le son était lu avant sur des bandes magnétiques 35 mm et il est passé au numérique au moment où j’ai commencé à travailler. La bascule s’est faite plus rapidement que pour l’image car le son pèse moins lourd en termes de données. Voir et participer à cet énorme changement était très intéressant ». Une deuxième évolution l’a marqué. « Il y a eu un effondrement des grands groupes. Avant les prestataires étaient de grandes structures avec des laboratoires, des salles de montage, etc... En quelques années, les structures se sont multipliées et davantage spécialisées. J’ai l’impression qu’elles sont de plus petites tailles désormais. Il y a un renouveau ».

Il a enfin constaté une « baisse assez constante des budgets » depuis ses débuts. « Les salaires et temps de mixage diminuent beaucoup, sauf pour certains projets très bien financés. Pour le cinéma sur lequel j’aime travailler – les documentaires, films d’auteur ou de recherche -, il est difficile de monter un projet, de payer convenablement les personnes et de leur donner un temps de travail correct. Il faut travailler plus vite en étant moins bien payé ». Si les temps de mixage ont peu évolué – 3 à 4 semaines pour des projets bien financés, 12 jours pour des documentaires et d’autres films d’auteur (voire moins pour des œuvres autoproduites) -, le travail s’est complexifié, le mixeur son devant travailler à partir de davantage de pistes sonores qu’auparavant. « Il faut s’adapter : on réalise d’abord le mouvement global du film et on entre davantage dans le détail selon le temps dont on dispose. Mais le mixage reste bien fait car l’idée principale a été maintenue ».