Le superviseur musical

Le superviseur musical

10 décembre 2018
Cinéma
Tags :
Pascal Mayer
Pascal Mayer DR
« Architecte » de la bande-son d’un film, le superviseur musical assure aussi bien la production de musiques originales que l’achat des droits de chansons préexistantes. Des missions qui nécessitent des compétences juridiques, artistiques ou psychologiques. Explications avec Pascal Mayer, qui a fondé la société Noodles (Supervision) en 2009.

« Mener à bien tout le chantier de la musique d’un film ». Telle est la mission du superviseur musical. C’est à lui que se réfèrent les réalisateurs pour construire la bande-son de leur film, aussi bien lorsqu’il s’agit de musiques préexistantes qu’originales. Dans le premier cas, le superviseur a la lourde tâche de d’obtenir les droits de diffusion des chansons qui seront présentes dans le film. Il est également chargé, dans le cas de la création de musiques originales, de faire le lien entre le cinéaste et le compositeur. Un artiste qu’il choisit d’ailleurs, sans pour autant perdre à l’esprit un élément essentiel que sont les « besoins du film ». Toute la difficulté de l’exercice est là.

« On est un peu le chef d’orchestre, l’architecte de la bande-son. Le premier travail est de comprendre le film et la personne avec qui on collabore. Il y a beaucoup d’empathie. Il faut se mettre à la place du réalisateur pour comprendre ce qu’il cherche, ce dont il a envie, ce qu’il aime. Chacun ressent la musique différemment. Il n’y a pas de vérités. Ce qui est triste pour les uns peut être simplement mélancolique pour d’autres », précise Pascal Mayer en soulignant la « dimension psychologique colossale » de son métier. « Si le réalisateur sait exactement ce qu’il veut, l’enjeu est moindre, poursuit-il. S’il faut produire la musique, le rôle d’un superviseur est de créer la rencontre entre deux auteurs : le cinéaste et le compositeur. C’est une autre dimension où la psychologie joue un grand rôle. Il faut savoir ce dont le film a besoin en termes de musique, qui est capable de le faire, quelle personnalité va être la plus compatible avec celle du réalisateur... C’est une rencontre particulière, une sorte de saut dans le vide. »

Pascal Mayer a travaillé, avec sa société Noodles (Supervision) lancée en 2009, sur plus d’une centaine de films, dont plusieurs réalisations de Valérie Donzelli, Gaspar Noé ou Robert Guédiguian. Si collaborer à plusieurs reprises avec le même réalisateur facilite les choses pour le comprendre, « l’aventure est malgré tout différente à chaque fois ». « Le film a aussi sa propre vie. Il est arrivé plusieurs fois que les idées de départ du cinéaste ne marchent pas en cours de montage. Il faut savoir accompagner le changement, rebondir et ouvrir d’autres routes à explorer », tout en respectant les contraintes budgétaires. « Les budgets sont réfléchis en amont. Il y a une ligne pour la musique, mais c’est souvent basé sur le film précédent, ce qui est absurde. On ne peut pas mettre la même enveloppe pour un travail avec des machines ou un orchestre. Nous devons donc souvent nous battre avec des budgets mal définis car ils n’ont pas été suffisamment pensés en amont. C’est toujours facile de réduire un budget en cours de route, mais l’augmenter, c’est beaucoup plus difficile », souligne Pascal Mayer.

S’il faut produire la musique, le rôle d’un superviseur est de créer la rencontre entre deux auteurs : le cinéaste et le compositeur.

Une capacité d’adaptation essentielle
En près de dix ans de carrière, Pascal Mayer a collaboré avec de nombreux réalisateurs et compositeurs, dont Ennio Morricone pour En mai, fais ce qu’il te plaît de Christian Carion. « Nous sommes allés le chercher et nous avons réussi à le convaincre alors qu’il n’avait plus composé pour un film français depuis trente ans. Nous avons tenté le coup », explique le fondateur de Noodles (Supervision), société baptisée du nom du personnage joué par Robert De Niro dans Il était une fois en Amérique de Sergio Leone. Un film dont la musique est signée Ennio Morricone. « C’est pour moi le plus grand. Nous avions déjà failli le convaincre auparavant pour un film de Valérie Donzelli. J’avais préparé le terrain depuis plusieurs années avant de proposer son nom au réalisateur d’En mai, fais ce qu’il te plaît et à son producteur. D’ailleurs au départ, ce dernier pensait que ce n’était pas faisable, que j’allais simplement perdre mon temps…», se souvient le superviseur musical.

Pour travailler avec Ennio Morricone, l’équipe a dû s’adapter. « Habituellement, le réalisateur et le compositeur communiquent principalement sur la base des maquettes envoyées par l’artiste. Ennio Morricone n’en fait pas. Nous avons réalisé un film en 2015 comme on l’aurait fait dans les années 1970. Il a fallu s’adapter et travailler autrement. Nous avons entièrement regardé le film chez lui, lors de séances de travail. Il avait juste un crayon et un chronomètre. Pour chaque scène où le réalisateur voulait de la musique, nous nous arrêtions et Ennio Morricone échangeait sur la personnalité des personnages, sur le moment dans lequel on se trouvait, sur l’ambiance. Nous l’avons rencontré une première fois le 6 novembre 2015, puis nous sommes revenus passer deux journées chez lui pour travailler fin novembre et mi-décembre. Entre le 15 décembre, date de la dernière séance de travail, et le 12 janvier, premier jour d’enregistrement, il a tout écrit. Ennio Morricone compose à sa table de travail en réalisant directement les partitions et non pas en utilisant un instrument. La découverte pour le réalisateur s’est faite en live, pendant la séance d’enregistrement. S’il y avait eu un malentendu, c’était trop tard pour changer les choses. Mais il fallait accepter de travailler avec un niveau de risque qu’on n’est plus habitué à prendre depuis 20 ans. Mais ça a marché. J’ai expérimenté ce que devait être le frisson de la musique originale avant », conclut-il.

Un vrai « chef d’orchestre »
Ce métier est né aux Etats-Unis, avant d’arriver en France il y a environ dix ans. Mais « le fait de s’occuper de la musique dans un film est vieux comme le monde », souligne Pascal Mayer, qui est l’un des pionniers du secteur. « Je pense qu’avant, les tâches étaient réparties entre beaucoup de personnes : tout ce qui concernait la musique originale était par exemple fait soit par des agents, soit par des personnes de la production qui avaient des affinités avec la musique. Aux Etats-Unis, ils ont intégré de façon très rationnelle le fait que le cinéma était industriel et collectif. Il fallait que quelqu’un centralise, coordonne, rationnalise et fasse un suivi artistique pour que le réalisateur sache vers qui se tourner en cas de problème avec la musique », détaille-t-il.

Aucune formation de superviseur musical n’existe actuellement en France. Avant d’exercer cette profession, Pascal Mayer a travaillé une douzaine d’années dans plusieurs maisons de disques avant de fonder son propre label indépendant. C’est là qu’il a « commencé à faire de la supervision musicale de manière récréative ». « Fin 2008, je me suis retrouvé avec quatre films en même temps. Je me suis dit : ‘Si en janvier 2010 je suis capable d’en vivre, je tente l’aventure’ ». « C’est un métier complet. Il faut avoir des qualités psychologiques, un sens artistique, des connaissances sur l’édition et les métiers de la musique, sur l’aspect juridique… C’est un métier de décathlonien », résume-t-il.

Il n’existe actuellement aucune grille de salaire pour ce métier récent. Les rémunérations varient ainsi selon les projets. « Je ne voulais pas qu’on soit rémunérés en prenant par exemple 10% du budget musique. Les petits films avec peu de moyens sont parfois ceux sur lesquels on va davantage travailler… »