Marguerite Duras et le cinéma

Marguerite Duras et le cinéma

27 mai 2020
Cinéma
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Hiroshima mon amour d'Alain Resnais
Hiroshima mon amour d'Alain Resnais Como Films - Argos Films - Daiei - TCD
Il y a tout juste soixante ans sortait l’adaptation de Moderato Cantabile par Peter Brook, portée par le duo Jeanne Moreau – Jean-Paul Belmondo. L’occasion de revenir sur les relations passionnées et tumultueuses qu’a entretenu Marguerite Duras avec la forme cinématographique.

Hiroshima mon amour d’Alain Resnais (1959)

« Je ne sais pas si j’ai trouvé le cinéma. J’en ai fait. » écrit Marguerite Duras dans un numéro des Cahiers du Cinéma entièrement conçu par l’écrivaine et cinéaste en 1980. Une chose est sûre, le cinéma est venu à elle. Pour le projet Hiroshima mon amour, d’autres écrivaines sont pressenties : Françoise Sagan puis Simone de Beauvoir. C’est Alain Resnais, qui avait songé à adapter Moderato Cantabile, qui suggère le nom de Marguerite Duras. L’idée de cette histoire d’amour « d’où l’angoisse atomique ne serait pas absente », permet à Resnais d’envisager une fiction délestée de la pesanteur d’un récit classique. Marguerite Duras, figure de proue du Nouveau Roman, révolutionne par son écriture sensorielle et introspective les codes narratifs. L’action d’Hiroshima mon amour se déroule à Hiroshima et Nevers, via des flashbacks. On suit la rencontre d’une actrice française (Emmanuelle Riva) et d’un architecte japonais (Eiji Okada). Le film traduit à la fois les blessures laissées par la bombe atomique au Japon et l’Occupation allemande en France. Marguerite Duras participera deux ans plus tard à l’écriture d’un autre scénario original, celui d’Une aussi longue absence, réalisé par Henri Colpi. Le film obtiendra la Palme d’or en 1961.

Moderato Cantabile de Peter Brook (1960)

Comme son titre l’indique, le roman de Marguerite Duras paru en 1958 se veut musical. Outre la référence directe à une sonatine de Diabelli que joue l’enfant de l’héroïne, la répétition des actions sur un tempo plus ou moins régulier, évoque la structure d’une partition. Le cinéaste Peter Brook respecte ici le style de Duras et garde tous les mystères qui entourent l’intrigue. Moderato Cantabile est à la fois un thriller (un meurtre a été commis) et l’histoire d’un adultère (la femme d’un riche industriel rencontre un ouvrier). Le couple est incarné à l’écran par Jeanne Moreau qui recevra un Prix d’Interprétation lors du Festival de Cannes 1960 et Jean-Paul Belmondo. Marguerite Duras a directement contribué à l’adaptation et aux dialogues. Elle était épaulée par l’écrivain Gérard Jarlot à qui elle avait d’ailleurs dédié son roman.

 

India Song de Marguerite Duras (1975)

Marguerite Duras est passée à la réalisation dix ans plus tôt avec La Musica, puis Détruire dit-elle, Jaune le soleil, Nathalie Granger ou encore La femme du Gange. Mais c’est avec India Song qu’elle va trouver l’équilibre entre ses désirs d’expérimentation et ce qu’elle entend exprimer à partir de l’image en mouvement. Le récit s’inspire du propre texte de l’écrivaine, Le Vice-Consul. On suit la vie d’Anne-Marie Stretter (Delphine Seyrig), femme d’un ambassadeur de France à Calcutta. L’action qui s’intéresse à une poignée de personnages s’achève sur une île à l’embouchure du Gange. Réalisé avec très peu de moyens, le film est principalement tourné dans la région parisienne, en quelques jours seulement. Marguerite Duras entend ici dissocier le son de l’image et refuse une synchronisation parfaite entre les deux. Il y a, selon ses mots, « le film des voix » et « le film des images ». India Song est remarqué au Festival de Cannes en 1975 où il est présenté hors compétition et aux César l’année suivante où il remporte trois nominations. Dans la foulée d’India Song, Duras utilise la bande son du film qu’elle superpose sur des plans de l’intérieur d’une maison à l’abandon. Ce nouveau film est baptisé Son nom de Venise dans Calcutta désert.  

L’amant de Jean-Jacques Annaud (1992)

Marguerite Duras obtient le Prix Goncourt en 1984. Le producteur Claude Berri achète les droits en vue d’une adaptation cinématographique et pense à Jean-Jacques Annaud dont la collaboration avec Umberto Eco pour Le Nom de la Rose s’est déroulée à merveille. Si le cinéaste reste prudent, la lecture de ce roman, où l’écrivaine s’inspire de sa propre enfance et adolescence en Indochine française, finit par l’entêter. Le film se concentre sur la relation amoureuse entre une jeune fille et un riche chinois. Annaud reste ici fidèle à son approche réaliste de la mise en scène et prend ses distances avec le « style Duras ». L’écrivaine se désolidarisera du projet, le critiquant vertement, et fera même publier sa propre version du scénario, L’Amant de la Chine du Nord. Le film est tourné au Vietnam, avec dans l’un des rôles principaux Tony Leung, découvert chez Tsui Hark et qui bénéficiera d’une renommée mondiale avec Les cendres du temps de Wong Kar-wai et sa collaboration avec Johnnie To (Judo, Election…) Pour le rôle de la jeune fille, Jean-Jacques Annaud choisit une inconnue, la britannique Jane March. Gabriel Yared obtient un César pour sa musique. Le film est un succès en salles.

L'Amant de Jean-Jacques Annaud Renn Productions/France 2 Cinéma/Burrill Productions LTD/DR/T.C.D.

 

Un barrage contre le Pacifique de Rithy Panh (2009)

C’est la deuxième adaptation du célèbre roman de Marguerite Duras paru en 1950 après celle de René Clément avec Silvana Mangano et Anthony Perkins en 1958. A l’instar de L’amant, l’écrivaine s’inspire de sa propre enfance. L’action se déroule en Indochine en 1931 et suit le combat d’une mère de deux enfants qui voit sa propriété et son exploitation submergées par les eaux de l’océan Pacifique. Face à la menace de promoteurs qui menacent de l’expulser de ses terres, elle se lance dans la construction d’un barrage. Pour Rithy Panh, ce film signe son retour à la fiction après des années consacrées à la forme documentaire. Dans le rôle principal, Isabelle Huppert, entourée de Gaspard Ulliel et Astrid Bergès-Frisbey.