Mario Bava, l'empereur italien de la peur

Mario Bava, l'empereur italien de la peur

03 juillet 2019
Cinéma
Le Masque du démon
Le Masque du démon DR
Une rétrospective à la Cinémathèque qui commence mercredi 3 juillet, des ressorties en salles, un livre… Le cinéma horrifique du cinéaste italien est à l’honneur cet été. Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele, auteurs de « Mario Bava, le magicien des couleurs », ont choisi cinq films fondateurs pour mieux comprendre l’œuvre majeure du père du giallo.

Le Masque du démon (1960)

Premier long métrage de cet ancien chef-opérateur devenu cinéaste, ce récit maléfique autour d’une sorcière moldave rappelée d’entre les morts par deux médecins constitue un jalon important du cinéma italien.

Gérald Duchaussoy : « Ce film lance le cinéma fantastique transalpin et reste l’un des plus gros succès de Bava à ce jour. Il a été distribué partout, y compris aux Etats-Unis où il a fait forte impression. On y trouve certaines thématiques que le cinéaste développera plus tard et notamment la frustration sexuelle comme origine d’une grande violence. L’héroïne incarnée par Barbara Steele est une tentatrice réprimée dans ses désirs... »

Romain Vandestichele : « Le film est en noir et blanc mais Bava, génie de la lumière, joue magnifiquement avec les contrastes. Témoins, ces séquences de noyade où l’héroïne s’enfonce dans un trou noir. Une noirceur d’autant plus effrayante qu’elle est entourée d’une lumière blanche qui tire vers le gris. Bava utilisait une pellicule spécifique, disponible uniquement en Italie. »

Les Trois visages de la peur (1963)

Un film à sketches horrifiques en trois volets, chacun librement inspiré de nouvelles de Maupassant, Tolstoï et Tchekhov.

G.D : « Ce film permet de révéler le côté lettré et intellectuel de Bava. Le cinéaste se débarrasse toutefois progressivement de la narration classique pour aller vers l’image pure et une certaine abstraction. Ici, la conduite du récit est purement visuelle. »

R.V : « Si les productions anglaises de la Hammer dont Bava s’inspirait, étaient prudes et très symboliques, ses films sont plus directs. Le sexe - voire l’homosexualité ici - est traité frontalement. Par ailleurs, le manque de moyens est compensé par une vivacité des couleurs folle qui créait ce qu’on a parfois appelé « l’ultra-cinéma  ». On est immédiatement projeté au cœur de l’image. »

Le Corps et le fouet (1963)

Tourné dans la foulée des Trois visages de la peur, ce film, qui raconte la relation entre un baron sadique et sa belle-sœur, est porté par l’élégance froide et aristocratique du comédien anglais Christopher Lee, à jamais associé au rôle de Dracula de Terence Fisher…

G.D : « L’abstraction que j’évoquais pour le film précédent est encore plus affirmée ici. Le film se détache complétement du récit pour atteindre une pureté absolue de l’image. Le travail sur les gros plans évoque les films muets des premiers âges du cinéma. »  

R.V : «  C’est un cinéma qui n’est fait que de pulsions. La frustration sexuelle évoquée dans le film résonne avec les combats politiques qui commencent à s’annoncer partout dans le monde. La libération sexuelle est toute proche. Il faudra attendre Danger, Diabolik ! en 1968 pour voir enfin chez Bava le sexe s’accomplir pleinement. »

Six femmes pour l’assassin (1964)

Se déroulant dans le milieu très codifié de la mode, ce thriller horrifique lance véritablement le giallo, genre où le sexe et la violence sont fétichisés à l’extrême.

G.D : « Avec Les Trois visages de la peur et Le Corps et le fouet, on tient là la quintessence du cinéma de Bava. Si le cinéaste cite volontiers Hitchcock avec l’utilisation de certains motifs, à l’image de la scène dite « du sac à main », c’est pour mieux transcender cette influence. Le cinéma de Bava oblige le spectateur à être sur ses gardes. Il doit observer et scruter l’image. Il devient actif. »

R.V. : « En revoyant ce film et ce travail remarquable sur le son et les couleurs, j’ai été  frappé par l’influence essentielle de Mario Bava sur Brian De Palma, Dario Argento ou, plus proche de nous, Nicolas Winding Refn. »

La Baie sanglante (1971)

Dans les années 70, le cinéma de Mario Bava semble se diluer un peu. Il va pourtant continuer d’expérimenter comme avec ce thriller gothique dans lequel des meurtres mystérieux sont commis dans une sublime demeure.

G.D : « C’est le film qui a posé les bases du slasher. Vendredi 13 de Sean S. Cunningham réalisé 8 ans plus tard constitue une sorte de plagiat de La Baie sanglante. La séquence où le couple en plein ébat sexuel se retrouve transpercé par le tueur est identique dans les deux films. Et on retrouve aussi d’étonnantes similitudes avec Zombie de Romero. »

R.V : « La mise en scène de Bava est ici très différente du reste de sa filmographie. La Baie sanglante est tourné en caméra portée avec une utilisation très marquée des zooms. Le zoom pour Bava est une façon de happer le spectateur et de l’obliger à entrer dans l’image. Cette immersion se révèle saisissante. »

Mario Bava, le magicien des couleurs de Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele (Lobster Films)