Pierre Lhomme : une lumière s’éteint

Pierre Lhomme : une lumière s’éteint

09 juillet 2019
Cinéma
La Maman et la Putain de Jean Eustache
La Maman et la Putain de Jean Eustache Films du Losange - Simar Films - VM Productions - Elite Films - Ciné Qua Non - DR – TCD
Le chef-opérateur césarisé pour Camille Claudel de Bruno Nuytten et Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, est décédé à 89 ans. Retour sur le parcours d’un homme qui aura « éclairé » les plus grands auteurs du cinéma français.

Pierre Lhomme, né en 1930, se rêve d’abord musicien de Jazz. Pour rassurer ses parents, il décide de faire des études « sérieuses » en parallèle. Il intègre ainsi l’Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière au début des années 50. La prestigieuse école, située rue de Vaugirard à Paris, a pour but « de former des professionnels de l'image et du son, de haut niveau ». Il en sort diplômé en 1953. Lors de son service militaire, qu’il passe en Allemagne au cinéma des armées, il fait la connaissance d’Alain Cavalier, alors à la recherche d’un opérateur pour un film de commande sur un canon antiaérien. Quelques mois plus tard, lorsque le futur cinéaste de Thérèse, signe son premier court métrage de fiction, il embauche logiquement son ancien ami de l’armée. En 1962, Cavalier passe enfin au long métrage avec Le combat dans l’île, une histoire d’amour et de mort portée par le duo Romy Schneider et Jean-Louis Trintignant. Pierre Lhomme assure le cadre et la lumière. Au scénario de ce film, on trouve un certain Jean-Paul Rappeneau avec qui Lhomme ne tardera pas à collaborer lorsque celui-ci passera à son tour la réalisation de son premier long métrage. Ce sera La Vie de château en 1966.

Cinéma vérité

Au début des années 60, la Nouvelle Vague vient de changer les codes du cinéma privilégiant le naturalisme aux images « préfabriquées » en studio. Lhomme accompagne cette révolution technique, intellectuelle et artistique. Avec Chris Marker, il bat le pavé parisien en mai 1962 et interroge les Français sur l’amour, le travail, les loisirs mais aussi et surtout sur cette Guerre d’Algérie qui ne dit pas encore son nom mais qui, quelques mois après les accords d’Evian, continue de hanter les esprits. Ce film baptisé Le Joli Mai, s’inspire des méthodes du « cinéma vérité » de Jean Rouch. Il est cosigné Marker et Lhomme.   
Le chef-opérateur enchaîne ensuite les tournages avec une bande (informelle) de cinéastes amis composée de Cavalier, Rappeneau, Philippe de Broca ou encore Costa-Gavras, avant de rencontrer l’imposant Jean-Pierre Melville qui s’apprête à tourner L’Armée des ombres (1969) d’après le roman de Joseph Kessel. Melville, toujours soucieux de modernité, est allé chercher le jeune technicien afin d’apporter un surcroît de réalisme à ce film historique tourné en studio et surtout pour éviter l’effet « reconstitution ». Le film, d’une sobriété exemplaire, est une réussite totale et fait de Pierre Lhomme un technicien très recherché.  

Bresson et Eustache

Dans la foulée, il collabore avec une autre grande figure du cinéma français, Robert Bresson, pour Les Quatre nuits d’un rêveur (1969). Peintre de l’image, Bresson impose à Pierre Lhomme une focale unique tout au long du film, créant ainsi une unité visuelle et une grande fluidité dans le montage. Ce travail frappe considérablement Jean Eustache qui engage Pierre Lhomme pour La Maman et la putain (1973). Ce film aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants du cinéma français contemporain est tourné « accroupi », en noir et blanc et en plans-séquences, dans un petit appartement parisien. Lors d’une intervention récente à la Cinémathèque française, Pierre Lhomme se souvenait que tous les jeunes cinéastes d’alors refusaient de voir apparaître des ombres dans l’image afin de gommer les effets de lumière artificielle.

Deux César

La grande diversité de son travail, sa polyvalence et son refus d’appartenir à une école, permettent au chef-opérateur d’enchaîner les expériences radicales (avec Chris Marker, mais aussi Marguerite Duras), d’accompagner la génération des cinéastes post-Nouvelle Vague qui émergent au mitan des années 70 (Chéreau, Jacquot, Miller, Doillon) et de participer à des œuvres plus classiques. C’est d’ailleurs pour sa lumière « naturelle » dans deux drames en costume qu’il reçoit ses deux César : Camille Claudel de Bruno Nuytten (1988) et Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990).