Restauration du Napoléon d’Abel Gance, l’histoire d’une longue renaissance

Restauration du Napoléon d’Abel Gance, l’histoire d’une longue renaissance

29 mars 2021
Cinéma
Napoléon
Napoléon Cinémathèque Française
Chef-d’œuvre monumental du cinéma muet, cette fresque d’Abel Gance de 1927 a été maintes fois remontée, au point qu’il a longtemps été impossible de déterminer sa forme originelle. Le réalisateur et chercheur Georges Mourier, aidé de son équipe, s’apprête à venir à bout de sa restauration après plus de dix ans d’un travail acharné. La redécouverte du film de Gance prévue pour la fin de l’année célèbre de belle manière le bicentenaire de la mort de Bonaparte.

« Un monstre ! », voilà comment Georges Mourier qualifie le Napoléon d’Abel Gance, fresque monumentale datant de 1927, qui retrace la vie du futur empereur depuis son enfance jusqu’aux premiers feux de la campagne d’Italie. Georges Mourier, réalisateur et chercheur en charge de sa restauration pour la Cinémathèque française, a dû batailler pendant plus de dix ans pour dompter la bête. Une bête indocile devenue avec le temps un véritable serpent de mer cinéphilique. Abel Gance lui-même, noyé par une démesure qu’il avait pourtant orchestrée, semblait avoir perdu le fil d’un film dont il a multiplié les versions (il en existerait 22 différentes !). Le cinéaste, décédé il y a quarante ans, avait fait de Bonaparte une fixation au point de signer un véritable corpus personnel : pas moins de trois longs métrages supplémentaires en plus des multiples montages de son Napoléon originel. Parmi celles et ceux qui ont eu la chance de découvrir ce Napoléon, qui pouvait être certain d’avoir vu la version qui se rapprochait le plus de celle voulue secrètement par Gance ? Pas grand monde. Et d’ailleurs, ce film « parfait » existait-il vraiment ? Si oui, le matériel n’était-il pas dispersé aux quatre vents, perdu depuis longtemps, voire trop abîmé pour être exploité ? Toutes ces questions ont taraudé Georges Mourier pendant près d’une décennie. Il « suffisait » pourtant de dresser l’oreille, le cœur du « monstre » battait encore.

« Un film aliénant... »

Six mois tout au plus. C’est le temps que devait prendre le travail du réalisateur et chercheur Georges Mourier sur le Napoléon, commandé par la Cinémathèque française en 2007. « Camille Blot-Wellens venait d’être nommée directrice des collections de la Cinémathèque française, explique l’intéressé. Elle s’est rendu compte qu’il n’existait pas de copie “officielle” de Napoléon. L’Institution possède pourtant 300 boîtes du film, mais compte tenu de toutes les versions différentes, il était très difficile de s’y retrouver. Elle cherchait un expert pour faire le tri. Laurent Mannoni, directeur scientifique du patrimoine de la Cinémathèque, est venu me voir. À l’époque, je travaillais à la réalisation d’un documentaire sur Gance autour de ses inventions optiques et techniques qu’il avait mises au point avec Henri Alekan. Laurent Mannoni m’a formulé les choses ainsi : “Pouvez-vous mettre votre film entre parenthèses pendant quelques mois et vous charger de l’expertise de notre fond Napoléon ?” » Georges Mourier, passionné de l’œuvre du cinéaste français – il lui a notamment consacré le documentaire À l’ombre des grands chênes en 2005 –, connaît suffisamment la réputation de ce monument du cinéma muet pour prendre ses précautions. Il s’entoure donc d’une équipe afin de ne pas se faire happer tout entier.

J’avais vu comment Bambi Ballard était venue à bout d’une restauration du film en 1992 au prix d’un effort physique et moral énorme. C’est un film aliénant...

La multiplication des boîtes

Commence un véritable travail archéologique. L’équipe doit même inventer une méthodologie afin de trier ce qu’elle découvre dans ces 300 boîtes, véritable capharnaüm où sont mélangées des bobines des différents films que Gance a consacrés à Napoléon. Il y a même des boîtes que Georges Mourier a baptisées « Boucherie Sanzot » en référence au gag récurent dans Les Aventures de Tintin, « à l’intérieur de l’une d’entre elles, par exemple, il y avait bien des images d’un film sur Napoléon mais il s’agissait d’un film Pathé de 1909, rien à voir avec Gance ! » Il faut donc tout ranger et recataloguer d’autant que « 80 % des informations répertoriées sur la base de la Cinémathèque » s’avèrent erronées. Georges Mourier fait ainsi rédiger une vraie bible où le matériel expertisé est scrupuleusement répertorié. « Écrire à la main permet d’intérioriser la pensée et d’inscrire la mémoire. C’est une manie que j’ai héritée de Gance qui notait tout en détail... » Des captures de chaque plan exhumé sont également réalisées afin de ne pas user le matériel.

La direction du patrimoine du CNC ne tarde pas à se manifester et propose à l’équipe de s’occuper de son fonds Napoléon, riche de 300 boîtes également. La « bête » vient ainsi de doubler de volume. « Le 3 mars 2009, nous devions remettre notre première expertise à la Cinémathèque. Avec Laure Marchaut, mon assistante, nous nous sommes rendu compte qu’une des boîtes du CNC avait une codification bizarre. En réalité, derrière ce numéro se cachaient non pas une mais 179 boîtes. Sur place, nouvelle surprise, le bordereau indique un tout autre chiffre : 487. Toutes ces boîtes avaient été entreposées à la Cinémathèque de Toulouse des années plus tôt par Claude Lafaye, grand amoureux du travail de Gance, pour être sauvées d’une destruction programmée. » Et voilà comment l’équipe s’est retrouvée avec pas loin de 1000 boîtes sur les bras.

Version fantôme

Napoléon d'Abel Gance
Affiche Napoléon Cinémathèque Française

Une fois cette somme expertisée, Georges Mourier met à jour deux versions du film. Celle dite « Opéra », en référence à la première projection parisienne du film, le 7 avril 1927, d’une durée de 3 h 27, comportant les fameux triptyques présents à la fin du film ; et celle baptisée « Apollo » projetée un mois plus tard à des professionnels et des journalistes d’une durée de 9 h 40 mais sans les triptyques. « Jusqu’ici, toutes les restaurations réalisées par Henri Langlois, Marie Epstein, Kevin Brownlow ou Bambi Ballard étaient un mélange de ces deux versions. Aucune n’était donc complètement satisfaisante. Après la projection de la version dite « Apollo », Gance avait légèrement resserré son montage, qu’il a réduit à un peu plus de 7 h 00, et réintégré les triptyques. Il l’a baptisée « Grande Version ». C’est celle qu’il a vendue à la MGM pour son exploitation internationale et qui fait aujourd’hui référence. » L’expertise réalisée ouvre donc de nouveaux horizons. Du matériel inexploité jusqu’ici va enfin permettre de remettre sur pied cette « Grande Version », mutilée dès son exploitation d’origine (la MGM n’hésitera pas à proposer un film de 1 h 48, dès 1928). Georges Mourier va devoir faire face un autre défi : la reconstruction de ce film fantôme.

Un travail titanesque

« Cette reconstruction faite à partir des captures réalisées pendant l’expertise s’étale sur six mois. En juin 2012, un montage basse définition est ainsi réalisé donnant à voir pour la première fois depuis près d’un siècle la « Grande Version ». L’idée d’une restauration est bien sûr envisagée. Mais est-elle techniquement possible ? Et si oui, à quel coût ? Georges Mourier réalise une étude en faisabilité. « Heureusement, le CNC, via la commission d’aide sélective à la numérisation des œuvres cinématographiques du patrimoine, a permis de mettre sur les rails ce projet titanesque. » Dès lors, Georges Mourier tente de rapatrier en France tout le matériel disponible à l’étranger. Deux axes dirigent cette restauration : « Il fallait d’abord défragmenter un film explosé façon puzzle à travers le monde et homogénéiser les textures car il n’existe plus de négatif. Nous avancions à tâtons, attendant certaines avancées techniques pour rendre tout ça possible. Un ingénieur a cherché de son côté le meilleur moyen de retrouver le spectre des teintages d’origine... »

Le travail de restauration débute réellement en 2017. Le déménagement des laboratoires Éclair, suite à leur rachat par L’Image retrouvée début 2020, perturbe un peu les choses obligeant notamment Georges Mourier à mettre toutes les bobines du Napoléon en lieu sûr. « Je ne voulais pas que les éléments sources se retrouvent ballottés dans tous les sens. Nous avons donc décidé de tout rapatrier dans les locaux de la Cinémathèque française au Fort de Saint-Cyr. Le transport s’est déroulé quelques jours avant le premier confinement. Nous sommes donc passés tout près d’une catastrophe. Qui sait dans quelles conditions aurait été conservé ce matériel très fragile ? » Cette restauration devrait s’achever dans les mois qui viennent pour un dévoilement à la fin de cette année, marquée par le bicentenaire de la mort de Bonaparte.

Faire battre les cœurs

Reste à apprécier la valeur artistique d’un film dont l’aura quasi mystique qui l’entoure peut empêcher toute mesure. Georges Mourier rassure :

C’est d’une jeunesse et d’une modernité incroyables ! Juste avant sa mort, Georges Sadoul avait écrit : "Certaines séquences ouvrent au langage cinématographique des routes qui ne sont toujours pas explorées.” C’est toujours vrai aujourd’hui. Prenez la façon dont Gance déstructure le récit. Ce film a 100 ans et il va faire battre des cœurs !"
 

« Georges Mourier aime aussi à rappeler la passion du cinéaste américain Francis Ford Coppola pour Napoléon. L’auteur d’Apocalypse Now a acheté les droits pour son exploitation internationale et ainsi permis à son père, le compositeur Carmine Coppola, de signer sa propre partition du film. « En janvier 1980, le cinéaste a loué spécialement le Radio City Music Hall, pour une projection unique. Résultat, 6 000 personnes se sont pressées pour y assister. Pas mal pour un film français muet de 1927 ! »

2021, le « monstre » s’apprête à se dresser devant des cinéphiles à coup sûr ébahis. Georges Mourier, lui, pourra bientôt quitter le champ de bataille et s’effacer derrière le monument. Il prépare déjà un livre et un documentaire sur cette restauration, manière de transmettre à toutes les générations les remous qui ont accompagné cette aventure cinématographique hors norme. « Face au Napoléon, moi, petit réalisateur, conclut-il avec humour, c’est un peu comme si on avait demandé à un peintre du dimanche de ranger l’atelier de Michel-Ange ! »