Saga de l’été : « Le Gendarme de Saint-Tropez »

Saga de l’été : « Le Gendarme de Saint-Tropez »

03 août 2021
Cinéma
Le Gendarme de Saint-Tropez
"Le Gendarme de Saint-Tropez" de Jean Girault (1964) Franca Films / DR
Retour sur la création d’une « petite » comédie dont personne ou presque ne voulait, devenue le plus gros succès de l’année 1964, et qui a changé à jamais le destin de son interprète principal, Louis de Funès.

C’est un film et un personnage qui, depuis le 9 septembre 1964, jour où ils ont déboulé dans les salles françaises, ont traversé les générations et continuent à faire le bonheur des chaînes de télévision qui le diffusent régulièrement. Le Gendarme de Saint-Tropez et Ludovic Cruchot, ce personnage aussi tyrannique que couard, incarné par Louis de Funès face à Michel Galabru, Guy Grosso, Michel Modo, Jean Lefebvre et consorts. Et pourtant, comme souvent dans l’histoire du cinéma, personne n’aurait pu prévoir un tel raz-de-marée tant ce projet a dû vaincre nombre de réticences avant de voir le jour.

La petite histoire de cette grande histoire débute un beau jour de 1963 avec un certain Richard Balducci. Alors âgé de 42 ans, il fut tour à tout correspondant de guerre, attaché de presse de l’Olympia avant d’apparaître comme acteur dans À bout de souffle puis de travailler comme attaché de presse, mais pour le cinéma cette fois-ci, sur des films de Melville, Visconti, Lelouch, Duvivier, Truffaut, Chabrol ou encore Buñuel. Mais depuis un an, Balducci a une nouvelle corde à son arc. Celle de scénariste. Il vient en effet d’écrire pour Pierre Montazel Les Saintes-Nitouches. L’histoire d’une jeune fille kleptomane – incarnée par la quasi-débutante Marie-France Pisier – qui se lie d’amitié avec une riche héritière et part avec elle pour Saint-Tropez ! Dans la foulée, naît chez le scénariste l’envie d’écrire un film qui se situerait entièrement dans la cité varoise. Mais voilà qu’en repérages dans la région, il se fait voler sa caméra à l’arrière de sa voiture et va donc déposer plainte à la gendarmerie la plus proche, celle de Saint-Tropez. Là, il tombe sur un gendarme quelque peu surpris d’être dérangé à l’heure de la sieste. Celui-ci lui explique tranquillement qu’il sait très bien qui est le voleur, mais qu’ayant déjà essayé, avec ses collègues, de l’attraper la veille sans succès, il ne voit pas à quoi pourrait bien servir de récidiver. Balducci est à la fois soufflé et hors de lui. Et lui jure en partant qu’il va écrire un film pour rendre « hommage » au je-m’en-foutisme de sa brigade !

Cette idée ne va dès lors plus le quitter. Richard Balducci va très vite en parler à Louis de Funès qu’il a connu alors qu’il était l’attaché de presse de Pouic-Pouic et Faîtes sauter la banque, réalisés par Jean Girault. De Funès accroche immédiatement à cette idée d’un film sur la gendarmerie de Saint-Tropez et aux scènes que Balducci a commencé à écrire (dont celle de la chasse aux nudistes, inspirée par des faits réels). Mais le comédien lui suggère aussi quelques propositions comme de faire du face-à-face entre le gendarme très zélé et son supérieur hiérarchique plus débonnaire la colonne vertébrale du récit. Le scénario part sur de bons rails et c’est vers Jean Girault, alors en train de terminer Les Gorilles avec Darry Cowl et Francis Blanche que se tourne spontanément Balducci. Le réalisateur commence à faire le tour des producteurs mais peine à susciter l’enthousiasme avec le projet dont Jacques Wilfrid, avec qui il vient de collaborer sur Pouic-Pouic, signe les dialogues. On lui explique que les films mettant en scène des gendarmes ne plaisent pas au public, en s’appuyant sur l’échec qu’a connu Bourvil avec Le Roi Pandore d’André Berthomieu en 1950. Et quand Girault rétorque que Le Gendarme de Champignol avec Jean Richard a, lui, triomphé en salles en 1959, on lui assure que ce n’est que l’exception qui confirme la règle. Sans compter ceux qui, un peu plus intéressés, refusent d’entendre parler de Louis de Funès, l’acteur n’étant pas assez populaire à leur goût. Ils suggèrent au réalisateur de faire appel à Francis Blanche ou encore Darry Cowl, avec lequel il vient de tourner.

Mais Francis Blanche comme Darry Cowl déclinent la proposition d’incarner Cruchot. Jean Girault, refusant de renoncer à de Funès, finit par trouver un producteur, la Société Nouvelle de Cinématographie qui a notamment financé ou cofinancé La Bandera de Duvivier, À bout de souffle et Le Petit Soldat de Godard ou encore Un drôle de paroissien de Mocky. Avec Girault, ils pensent à Pierre Mondy pour incarner l’adjudant Gerber, le chef de Cruchot, mais celui-ci est alors trop pris par le théâtre – comme acteur et metteur scène – pour accepter.

Les producteurs se creusent alors la tête pour constituer le casting autour de Louis de Funès. Le hasard veut que Michel Galabru, en vacances à Saint-Tropez, entende un matin de sa chambre d’hôtel leurs échanges et leur volonté de caster « une bande de ringards » pour ne pas avoir à trop les payer. Une phrase qu’il aura toujours en tête à son retour à Paris quand il apprendra être convié aux auditions pour Le Gendarme de Saint-Tropez et acceptera ce qu’il considère alors comme un simple film alimentaire, pour un salaire dix fois moins important que de Funès. Le reste de la brigade est formé par Jean Lefebvre, Guy Grosso, Michel Modo et Christian Marin.

Le tournage débute le 5 juin 1964 dans un Saint-Tropez pas encore envahi par les touristes. Il se déroule quasi intégralement en extérieurs – dont un bâtiment abandonné par les « vrais » gendarmes locaux –, à l’exception de quelques scènes filmées aux studios proches de La Victorine à Nice. Les prises de vues de ce film à tout petit budget (1,3 million de francs soit un tiers environ du montant des comédies de l’époque) se déroulent sans encombre et de Funès part ensuite tourner Fantômas puis Le Corniaud. Mais le temps presse car Le Gendarme de Saint-Tropez doit sortir à peine un mois et demi après son dernier clap. Trouver un compositeur pour la musique en pleines vacances d’été n’a rien d’une sinécure, surtout pour un projet a priori aussi riquiqui et peu événementiel. Avant le tournage, Jean Girault a supplié Raymond Lefebvre, avec qui il vient de travailler sur Les Gorilles, d’accepter. Peu emballé, celui-ci lui a quand même fini par accepter et écrit la fameuse chanson Douliou Douliou Saint-Tropez, jouée sur le tournage, qui deviendra un tube. Il consacre une partie de l’été à composer le reste de la bande originale, dont un autre morceau qui restera dans les mémoires : la fameuse Marche des gendarmes, répondant à une volonté de Girault d’un air semblable à la marche du Pont de la rivière Kwaï de David Lean, imaginée par Malcolm Arnold.

Le Gendarme de Saint-Tropez sort donc le 9 septembre 1964. À la surprise générale, il s’empare de la première place du box-office dès sa première semaine d’exploitation. Son succès ne se démentira pas au fil des mois. Avec 7,8 millions d’entrées, il s’imposera comme le plus gros succès de l’année devant Merlin l’enchanteur, Bons Baisers de Russie et Fantômas. La carrière de Louis de Funès prend alors une nouvelle dimension et dès l’année suivante, il redevient Cruchot pour Le Gendarme à New York. Suivront Le Gendarme se marie (1968), Le Gendarme en balade (1970), Le Gendarme et les Extraterrestres (1979) et Le Gendarme et les Gendarmettes (1982). Un septième opus était prévu pour commémorer les 20 ans de la saga en 1984. Toujours écrite par Richard Balducci et avec comme titre de travail Le Gendarme et la Vengeance des extraterrestres, elle devait propulser Cruchot au cœur du triangle des Bermudes. Mais la disparition prématurée de Louis de Funès à 68 ans, le 27 janvier 1983, en décidera autrement.