Sourdoreille : capter les sonorités d’une époque

Sourdoreille : capter les sonorités d’une époque

06 mai 2021
Création numérique
Piano Days - Sourdoreille - Guillaume-Blot
Piano Days - Sourdoreille Guillaume-Blot
Spécialisé dans la captation de performances musicales, le collectif de journalistes et de vidéastes se distingue par une chaîne YouTube. Nous avons interrogé Romain Bourceau, coordinateur éditorial de Sourdoreille et Clément Bataillon, monteur et créateur de la minisérie d’animation Biopix sur l’évolution de la chaîne.

Lorsque l’on navigue sur votre chaîne YouTube, on se rend vite compte que vous êtes une société protéiforme, entre production vidéo et média underground. Pouvez-vous présenter Sourdoreille en quelques mots ?

Romain Bourceau : On est un collectif de vidéastes et de journalistes qui s’intéresse aux musiques actuelles et alternatives depuis 2006. Sourdoreille est une SCOP [Société coopérative et participative, NDLR], avec des principes de gouvernance horizontaux. On est une trentaine d’associé.e.s à ce jour, qu’ils soient journalistes, producteurs.trices, intermittent.e.s de l'audiovisuel (ingénieurs du son, monteurs ou encore réalisateurs) ou simplement associé(e)s.
Nous sommes tout d’abord une boîte de production, à travers laquelle on produit des programmes audiovisuels comme des clips, des documentaires, des (re)créations de spectacles, des captations… De l’autre côté, Sourdoreille est aussi un média qui s’exprime par le biais de notre site web et de nos réseaux sociaux.

Votre chaîne YouTube semble s’être diversifiée au cours des dernières années. Qu’est-ce qui a motivé votre implication dans ce média ?

R.B. : On fait de la vidéo depuis une dizaine d’années de façon professionnelle. Les vidéos en festivals qu’on tourne à raison d’une centaine par an dans les festivals sont le cœur de notre activité. On faisait déjà des vidéos au contenu éditorial hors festival, mais on a voulu évoluer sur un modèle similaire à une chaîne télé, avec des programmes et des émissions diverses.

Pour nous, toutes les bonnes idées doivent être explorées. C’est comme ça qu’on se retrouve avec de l’animation (Biopix) et des photoreportages illustrés par des extraits sonores, à l’image de ce que fait la documentariste Laure Bourru.

Clément Bataillon : À partir du moment où on trouve un projet intéressant et réalisable, on le tente. On n’est pas payés au clic, il n’y a pas de politique de monétisation ni de publicité. Le plaisir qu’en retire la personne à l’initiative de ces projets a une valeur importante à nos yeux.

Dans certaines vidéos d’actualité qui reprennent les codes popularisés par des médias comme BRUT, vous avez un discours très engagé, notamment vis-à-vis de l’occupation des salles de spectacle.

R.B. : Même avant la pandémie, nous étions un collectif qui n’a jamais caché son attirance pour les mouvements sociaux et les luttes en tous genres. C’est le cas depuis toujours, que ce soit dans les couvertures d’évènements, dans les prises de position via les tribunes et les humeurs. On a toujours pris le parti de dire ce qu’on pensait, en sachant qu’il n’y a pas une seule idéologie dans le collectif. Tous les points de vue sont bons à entendre tant qu’ils restent cohérents et collent à notre ligne éditoriale. Quand la Covid est arrivée avec sa violence qui a frappé les producteurs de spectacles, les artistes, les techniciens et les intermittents, on a forcément dû réagir. On est une société d’audiovisuel et on a globalement été moins touchés par la crise. Déjà qu’on soutenait le spectacle vivant et une certaine idée de la fête libérée, on se sent d’autant plus redevables envers ce secteur.  

C.B. : Il y a une sorte de couleur politique au sein de la SCOP qui transparaît avec des événements comme le concert de soutien Justice pour Adama. On avait aussi beaucoup communiqué sur l’affaire de la mort de Steve à Nantes. Maintenant le gros sujet, c’est la pandémie. Elle a provoqué un arrêt net de la culture, notamment du clubbing et de la fête. Il va sans dire que ce sont des éléments hautement indésirables en temps de pandémie. Mais on pense que la gestion culturelle pâtit de certains défauts et on souhaite le crier haut et fort.

Comment gère-t-on un média traitant un art qui tourne au ralenti ?

R.B. : Déjà, c’est beaucoup moins drôle. Heureusement, depuis dix ans, on amène les artistes hors des sites de concerts, donc on était prêts sur ce point. Les artistes qui ne peuvent plus se produire devant leur public ont besoin d’être filmés et entendus. On fait exister la musique tant qu’on le peut, mais ce n’est qu’un petit pansement sur une grosse blessure. Cela n’est rien par rapport à ce qu’on peut ressentir devant un concert, l’expression du corps dans un lieu autre que le sien et en présence d’autres personnes.

C.B. : Ça n’a jamais été aussi porteur de streamer [diffuser en ligne, NDLR] des morceaux, mais on n’a pas envie que cette situation se prolonge.

La musique pour nous est avant tout ce qui se passe en live : l’énergie, l’humeur. Lorsqu’on allait filmer une soirée et un festival, on sentait dans le produit final qu’on avait vécu le concert en question.


R.B. : Il y a dix jours, on a amené le groupe Grandbrothers dans une piscine à Bondy, on a filmé des groupes au sommet de tours, sur des parkings, en haut de montagnes, sur des jetées en bord de mer… On a souvent essayé d’amener les artistes hors des limites du festival pour trouver des endroits esthétiques et inspirants.

YouTube a vu fleurir des chaînes qui mettent en scène des sessions musicales léchées au niveau de l’image et du son. Êtes-vous inspirés par ce que fait la radio KEXP par exemple ?

R.B. : KEXP fait principalement du studio et j’ai plus tendance à regarder Tiny Desk pour les artistes internationaux. Mais le meilleur exemple pour nous, et le plus évident, reste la Blogothèque. C’est une boîte un peu plus ancienne que nous, poussée par la force de quelques réalisateurs, dont le talentueux Vincent Moon. Ils ont aussi gagné en reconnaissance grâce aux nombreuses anecdotes qui ont fait de leurs tournages des histoires à part entière, au-delà de la captation finale. Ce sont nos grands frères.

Parmi les différentes séries présentes sur la chaîne de Sourdoreille, vous avez choisi de faire la part belle à l’animation avec Biopix. Pouvez-vous revenir sur le processus de création de cette émission biographique décalée en huit épisodes ?

C.B. : Comme de nombreux monteurs, j’ai beaucoup de projets personnels. La première vidéo qui ressemblait à la série Biopix date d’il y a sept ans quand j’ai créé ce concept pour l’anniversaire d’un pote. J’en ai fait sept pour des amis en peaufinant la formule à chaque fois. Romain avait vu ces vidéos et en avait décelé le potentiel pour des artistes musicaux. Je mets à peu près une semaine par épisode et au moins une journée où j’épluche la biographie pour trouver des jeux de mots, des doubles sens et des métaphores filées. Je voulais me concentrer sur des artistes français, car je ne voulais pas tomber dans les poncifs type Michael Jackson. Je souhaitais aussi montrer la richesse de notre patrimoine musical, de Laurent Garnier aux Rita Mitsouko.

Sur quels nouveaux projets travaillez-vous en ce moment ?

R.B. : Cela fait l’objet de réunions régulières à Sourdoreille. Il y a plein de projets qui cherchent un financement ou sont en phase d’écriture. Par exemple un projet de fiction dans les salles de concert, de la vulgarisation autour du sampling, une série d’animation avec des petites poupées sur l’exploration sonore des musiques électroniques, un projet de mini-documentaire sur un groupe mexicain.

C.B. : Dans le processus de création, je me sens à cheval entre le fait de vouloir produire des programmes adaptés à la diffusion télé et des programmes dans l’esprit YouTube qui sont moins onéreux et peuvent permettre un ton plus décalé.

La chaîne Sourdoreille est soutenue par CNC Talent.