Discours de Gaëtan Bruel à l'occasion de Paris Images 2026

Discours de Gaëtan Bruel à l'occasion de Paris Images 2026

09 février 2026
Professionnels

Discours prononcé par Gaëtan Bruel, président du CNC, le 7 février 2026, en clôture du cycle de conférences organisé par le CNC, dans le cadre de Paris Images 2026.


Mesdames et Messieurs, chers amis,

Je suis très heureux de vous retrouver pour cette nouvelle édition de Paris Images, qui est le grand rendez-vous des professionnels du tournage.

Heureux aussi de croiser des visages déjà rencontrés ces dernières semaines, aux Césars Techniques ou au PIDS à Enghien. On sent bien que tout cela fait système, avec beaucoup de force et de cohérence. Que les conversations se poursuivent, d’un lieu à l’autre. Qu’un certain nombre d’enjeux sont communs. Et que notre stratégie, notre action, doivent l’être aussi. Nous sommes une même équipe.

En parcourant les salons, en regardant le programme des conférences, une chose m'a sauté aux yeux : Paris Images embrasse aujourd’hui l’ensemble des enjeux de notre filière, de manière globale, transversale, et profondément fédératrice.

On y parle, évidemment, de technique et d’innovation. Mais on y parle aussi de territoires, d’évolution des métiers, d’écoproduction, de parité, d’inclusion, de création web. Autrement dit : du cinéma et de l’audiovisuel tels qu’ils sont réellement, aujourd’hui.

Paris Images est un formidable espace de décloisonnement, un lieu où les mondes et les métiers se parlent. C’est absolument précieux.

Cette réussite repose d’abord sur un travail collectif, sur une capacité à fonctionner en réseau. Je veux donc remercier très chaleureusement celles et ceux qui en sont les moteurs : l’AFC et Film Paris Région, qui organisent aussi le Micro-Salon et le Production Forum, mais aussi la FICAM, la CST et l’ensemble des partenaires engagés à vos côtés.

Je viens à l’instant de parcourir les salons des tournages, j’ai eu notamment grand plaisir à échanger avec les différentes associations des chefs de poste (les régisseurs, les chefs décorateurs...), et je dois dire que c’est sans doute le moment où, depuis un an que je suis en fonction, j’ai le plus concrètement touché du doigt la réalité de la fabrique du cinéma.

Nous avons l’habitude des festivals, nous avons l’habitude des marchés, des discussions sur le financement, la diffusion, la vente. Mais ici, on voit le cinéma dans sa matérialité la plus directe, dans ses gestes, dans ses outils, dans ses corps de métiers.

Si j’ose dire, c’est un peu comme entrer dans La Nuit américaine. Le hors champ se révèle et, avec lui, toutes les raisons pour lesquelles le CNC accorde une place absolument centrale aux filières techniques.

D’abord parce que l’identité du cinéma français repose autant sur la culture de l’auteur que sur l’excellence du geste technique. Vraiment les deux à la fois. Les cinéastes du monde entier ne s’y trompent pas : il suffit de regarder combien de chefs décorateurs, directeurs de la photographie, premiers assistants réalisateurs, superviseurs VFX français travaillent aujourd’hui sur des productions internationales sélectionnées dans les plus grands festivals.

Ensuite parce que les industries techniques ne sont pas un secteur à part. Elles sont, en réalité, le socle de toute notre industrie, les fondations d’un écosystème qui se projette désormais, et doit se projeter plus encore, à une échelle pleinement mondiale.

Et c’est pour cela que vous êtes, très concrètement, les premiers artisans de ce nouveau monde qui est en train d’émerger.

Quatre-vingts ans après la création du CNC, nous vivons – j’en suis profondément convaincu – une période de réinvention majeure de l’image animée.

Révolution des usages

La première grande transformation est celle des usages. Nous assistons à une bascule massive vers les médias sociaux et les plateformes gratuites ; nous assistons à l’explosion de formats conçus pour un visionnage individuel ; nous assistons à l’essor de récits calibrés pour produire de la dopamine à intervalles réguliers – je pense notamment aux micro-dramas. C’est l’ensemble des œuvres dites « premium », du cinéma au jeu vidéo, qui se voit aujourd’hui concurrencée par cette production à bas coût. Et les effets de cette logique sont très concrets, et inquiétants : une étude vient de montrer que même des étudiants en cinéma ont du mal à regarder un film de bout en bout sans consulter leur téléphone.

Je ne dis pas cela pour jouer les Cassandre. La création a toujours évolué. Et l’émergence de nouveaux écosystèmes peut être une chance immense pour renouveler les talents, les récits, les publics. Mais à une condition : que cette transformation ne se fasse pas au détriment de la qualité technique, ni de la culture cinéphile. Et que l’usage de l’intelligence artificielle, notamment, soit maîtrisé et pensé, et non subi.

Face à ce risque d’appauvrissement, je le dis sans ambiguïté : il faut un esprit de résistance et de conquête, être défensif et offensif, plein pot ! Pas de résignation, pas de repli non plus, mais le refus assumé de renoncer à plus d’un siècle d’excellence technique. De Titra à Angénieux, de Spline à Airstar, la France s’est construite comme un phare du cinéma mondial, aussi grâce à ces compétences uniques. Cette histoire, ce savoir-faire, cette exigence, nous devons les faire vivre.

C’est pour cela que nous cherchons à bâtir des ponts, à casser les silos, à apprendre les uns des autres. Et c’est exactement dans cet esprit que nous avons organisé cette année, pour la première fois, une table ronde dédiée à la montée en gamme des productions pensées pour les plateformes de partage de vidéos et les réseaux sociaux. L’objectif est de faire infuser l’exigence et le savoir-faire français dans ces nouveaux espaces et non l’inverse.

D’autant plus que l’évolution technique que vous vivez tous, marquée par l’hybridation entre production physique et production numérique, renforce la porosité entre le live action, l’animation et le jeu vidéo. Et là encore, ce sont vos métiers, vos expertises, qui détiennent une grande partie des clés du renouvellement des formes et des récits.

Le contexte international

La deuxième transformation historique à laquelle nous assistons, c’est la fragilisation de l’industrie hollywoodienne, qui impacte le volume mondial de productions.

L’arrivée des plateformes il y a dix ans a ouvert un nouveau chapitre. Nous nous y sommes adaptés.

D’abord en intégrant pleinement ces acteurs à notre écosystème, par leur contribution au budget du CNC et par leurs obligations d’investissement dans les œuvres françaises.

Mais aussi par les opportunités de formation et d’exploration qu’ils ont offertes à nos équipes sur des productions de grande ampleur. Sur des séries comme The New Look, La Maison, Franklin, Étoile, Vanished ou Emily in Paris, les producteurs exécutifs ont su conjuguer le meilleur des deux mondes : l’exigence américaine en matière de valeur de production et l’excellence technique, la polyvalence, l’intelligence collective des équipes françaises. La démonstration de ce savoir-faire a été décisive pour convaincre les producteurs de « The White Lotus » de choisir la France pour le tournage de la quatrième saison, et je tiens à saluer tous ceux qui ont œuvré pour que la France soit choisie pour cette série emblématique.

Cette dynamique, autour des plateformes, a été particulièrement structurante pour la filière VFX dans notre pays. Là encore, les partenaires internationaux permettent de développer de nouvelles méthodes de travail, de gagner en maturité et en légitimité, d’augmenter les capacités de production et d’attirer davantage de talents. Jusqu’en 2020, un seul studio français travaillait régulièrement sur des productions internationales. Depuis l’instauration du bonus VFX, 25 studios différents ont travaillé sur des productions internationales, tout en restant actifs sur le marché national.

L’excellence de la filière VFX française, célébrée récemment à Enghien, cher Yann Marchet, produit un double effet d’entraînement de plus en plus visible : un tournage en France peut appeler des VFX ; et inversement, des VFX peuvent conduire à localiser entièrement un tournage en France.

En parallèle, nous avons dû adapter notre appareil de production à une hausse spectaculaire des volumes. En moins de dix ans, les dépenses de production en France sont passées de 1,5 milliard à 3 milliards d’euros. Depuis 2023, ce niveau très élevé se maintient, même si la répartition entre cinéma et audiovisuel, entre production déléguée et exécutive, varie selon les cycles.

Ce changement d’échelle, combiné à des évolutions technologiques rapides et à l’exigence croissante d’écoproduction, a rendu indispensable un investissement massif dans nos capacités de production et de formation.

C’est tout le sens de France 2030 et de l’appel à projets La Grande Fabrique de l’image. Les projets de studios en cours de déploiement couvrent l’ensemble des besoins de la filière, pour la production française comme internationale, avec des infrastructures modulables, adaptées au marché global, pensées à l’échelle territoriale.

Après cette période de forte croissance, nous traversons aujourd’hui une zone de turbulences, liée à la contraction du marché mondial et à une concurrence internationale qui s’intensifie. Mais nous y sommes préparés.

Avec la nouvelle loi de finances, nous venons de franchir une étape décisive qui devrait conduire à une revalorisation significative du crédit d’impôt international en élargissant l’assiette de dépenses éligibles aux rémunérations des acteurs extra-européens (correspondant à une partie des dépenses dites « above the line »). Cette mesure devrait entrer en vigueur dans quelques semaines, après la promulgation de la loi et l’autorisation de la commission européenne. Attendons donc cette échéance pour nous en réjouir complètement, mais il faut le dire : une étape décisive est en train d’être franchie pour que notre pays, qui fait partie des leaders mondiaux dans tant de domaines liés au cinéma et à la création audiovisuelle (il suffit de voir le nombre de présélections et de nominations aux Oscars en ce moment, par ex dans la catégorie du meilleur film international, sur 5 nominés, il y a 5 coproductions françaises, dont notre candidat) ; bientôt, nous serons donc en mesure de trouver aussi notre place parmi les champions de l’accueil de tournages, de projets ambitieux, qui vont avoir des retombées économiques majeures, apporter des nuitées d’hôtels, du chiffre d’affaires aux artisans et commerçants, évidemment du travail hautement qualifié à notre filière, et fondamentalement offrir de nouveaux horizons à l’ensemble de la production française. Car ne nous y trompons pas, si l’export n’est plus une option, si nous voulons croitre dans un marché globalement décroissant, alors il faut aller chercher de manière plus systématique des parts de marché à l’international, il faut faire de l’export la nouvelle ligne de front générale de notre modèle. Et c’est aussi en accueillant davantage de grands projets internationaux que nous pourrons apprendre comment faire nous-mêmes toujours plus de grands projets internationaux.

Ce renforcement du crédit d’impôt international, qui est le fruit de la mobilisation de toute la filière, et de nos parlementaires, avec un engagement personnel du Président de la République, était devenu indispensable. Dans le contexte dégradé que j’ai rappelé, il était “minuit moins une” en matière d’attractivité pour les tournages, car nous commençions à voir des grands projets qui ne se posaient même plus la question de la France. Ce renforcement corrige donc un décrochage de compétitivité avec nos voisins et nous replace au centre du jeu. A contre-courant de l’industrie mondiale, la filière française peut, j’en suis convaincu, continuer à gagner des parts de marché, sur le marché de la localisation des tournages mais aussi sur le marché de l’export. Je viens d’y faire allusion mais je voudrais développer ce point, décisif, de l’articulation entre logiques d’attractivité et d’export.

Les dynamiques nationales

La puissance audiovisuelle de la France ne se joue pas seulement dans l’accueil de productions internationales – dont je rappelle qu’elles ne représentent que 10 à 20 % des jours de tournage. Elle se joue aussi, et surtout, dans l’internationalisation de nos propres œuvres et dans notre capacité à réinventer la grammaire de l’image animée. Elle plaide pour une approche globale et systémique, favorisant des solutions intégrées.

C’est par exemple ce mouvement qui nous conduit à redécouvrir les vertus du studio, comme un véritable espace de création, grâce à l’excellence de nos industries techniques.

Pour toute une génération de professionnels marqués par l’héritage de la Nouvelle Vague et par le goût du décor naturel, le studio demeure encore un territoire inconnu. Et pourtant, il est aussi ancien que le cinéma et nous pouvons nous targuer d’en avoir été les pionniers. Car les premiers studios dans le monde, avant même qu’Hollywood n’existe, ont été français.

Redécouvrir le studio aujourd’hui, ce n’est pas revenir en arrière. C’est renouer avec une tradition profondément créative et réaffirmer le studio comme un espace de liberté et d’invention. C’est là aussi que le talent français peut trouver de nouveaux terrains d’expression.

Et c’est exactement ce qu’a fait Jacques Audiard avec Emilia Perez. Je me permets de citer ici sa note d’intention – j’espère qu'il ne m’en voudra pas de la rendre publique, car je crois que sa vision peut être, doit être notre vision collective. Il écrivait : « Il faut se servir du studio comme d’une possible machine à rêves, une machine à fabriquer des images cardiaques. La « pensée studio » est exigeante, elle oblige à penser à chaque scène, à chaque image de chaque scène. Pour inventer l’univers d’Emilia Pérez : il s’agit du concours de la décoration, de l’image et de la lumière et des effets spéciaux numériques ».

Jacques Audiard dit ici très bien ce que le studio permet quand on s’en empare pleinement : une écriture visuelle poussée à son plus haut degré d’exigence.

Mais Jacques Audiard n’est pas un magnifique cas isolé. Une nouvelle garde de cinéastes s’empare aujourd’hui de ces outils avec une liberté impressionnante – je pense notamment au travail de Sébastien Vaniček. Son premier long métrage, Vermines, tourné en grande partie en studio et mêlant créatures physiques et effets visuels, a immédiatement attiré l’attention de Sam Raimi, qui a décidé de produire son prochain film.

Ces trajectoires montrent que, lorsque l’excellence technique rencontrent une vision artistique forte, c’est tout un imaginaire qui peut rayonner bien au-delà de nos frontières. Et pour créer les conditions de ces rencontres, pour permettre à ces élans de se poursuivre et de se multiplier, l’action publique a un rôle décisif à jouer.

Actions CNC

Maintenir l’excellence et la vitalité de notre cinéma implique aujourd’hui d’accélérer la transformation de nos méthodes de travail. Et cela suppose de mieux intégrer les experts techniques dès l’écriture et de considérer les infrastructures non comme de simples prestataires, mais comme des partenaires stratégiques de la création.

Pour accompagner cette transformation, je souhaite poursuivre et amplifier l’action du CNC autour de quelques priorités très concrètes.

D’abord, en continuant à suivre de très près les enjeux de formation, notamment à travers les organismes soutenus dans le cadre de France 2030. Plusieurs écoles sont déjà pleinement engagées dans cette évolution des métiers. Je pense à l’École Louis Lumière, dont la création d’un master commun avec l’École polytechnique constitue une petite révolution ; à la Fémis, qui intègre désormais les enjeux de l’intelligence artificielle et de la production virtuelle dans les métiers du décor ; ou encore à la Cinéfabrique, qui poursuit son développement tout en restant fidèle à un modèle pédagogique exigeant et ouvert.

Ensuite, en travaillant à déconstruire certaines idées reçues sur le coût réel des tournages en studio, en prenant en compte l’ensemble des externalités. Vous en avez eu un premier aperçu avec l’exemple de l’appartement haussmannien qui a fait l’objet d’une étude comparative présentée hier. Nous allons poursuivre ce travail avec la FICAM, pour objectiver les coûts, mais aussi les bénéfices réels de ces choix de production.

Je souhaite également développer des workshops dédiés aux métiers des studios et aux dispositifs de soutien du CNC aux industries techniques, à destination des producteurs comme des professionnels. À l’image de ce qui se fait déjà avec ArtFX en marge du Paris Images Digital Summit, l’enjeu est de mieux faire circuler l’information, les compétences et les savoir-faire.

Enfin, je veux souligner l’importance du réseau des commissions du film, dont je salue la présence aujourd’hui. Elles constituent un maillon absolument essentiel de la vitalité des tournages sur l’ensemble du territoire, et un point d’ancrage indispensable entre création, production et réalités locales.

Nous vivons un moment passionnant de l’histoire du cinéma et de la création audiovisuelle. La France est l’un des rares pays à avoir su préserver les conditions de la liberté de création tout en restant compétitive. La France peut être l’un des rares pays à gagner des positions dans les prochaines années, et à être, dans un monde de contenus hyper standardisés, de plus en plus low cost, le pays d’un nouvel or noir, celui de la singularité d'oeuvres mondiales, où l’ambition artistique est décuplée par l’excellence technique.

Nous avons les cartes en main. Et le CNC sera à vos côtés pour jouer cette main gagnante !

Je vous remercie.