Comment initier à l'écriture d'un scénario de série d'animation ?

Comment initier à l'écriture d'un scénario de série d'animation ?

16 octobre 2020
Séries et TV
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Sonia Gozlan/Culottées/Loup
Sonia Gozlan/Culottées/Loup DR/Silex Films pour Arte/Samka Productions pour TF1
Sonia Gozlan est scénariste pour des séries d’animation, principalement destinées aux enfants. Anciennement directrice littéraire (2009), elle a depuis écrit des épisodes de séries animées à succès, telles que Robin des Bois (Method Animation pour TF1), Culottées (Silex Films pour Arte), Paf le chien (Superprod pour France Télévisions) ou encore Le Manoir Magique (TeamTO pour M6) actuellement en cours de production. Intervenante à l'Esra ainsi qu’à l'Ecole de l'image des Gobelins, elle anime également des ateliers d'écriture. Elle explique ici comment elle travaille.

S'adresser au bon public

« Lorsque l’on travaille sur une série d’animation, il y a différentes contraintes à prendre en compte. Notamment l’âge du public visé ou le format de la série. Une série comme Loup s’adresse à des tout-petits (3-5 ans). D’autres comme Robin des bois à des enfants plus grands (6-9 ans).  Certaines séries peuvent viser les préados voire les adultes, c’était le cas par exemple avec Culottées, l’adaptation de la série de Pénélope Bagieu qui dresse des portraits de femmes. Sur cette série, j’ai travaillé par exemple sur un épisode sur Phoolan Devi. Ce fut très compliqué à « adapter à des enfants de 10 ans » car il fallait évoquer les viols dont elle avait été victime sans que cela soit trop choquant pour eux… Ce qui est presque impossible. Pour cela, on fait appel à des images, à des métaphores, et on est obligé de passer sous silence certains évènements trop violents. »

Le bon format

« Chaque épisode doit avoir une durée précise afin d’entrer dans les cases de programmation. Il existe des épisodes de 3 minutes (Culottées), de 5 minutes (Loup), de 7 minutes (Paf le chien), de 11 minutes (Robin des Bois) ou de 26 minutes (Arthur et les Minimoys). »

Respecter la Bible

« Le terme à connotation religieuse n'a certainement pas été choisi au hasard, tant la bible d'une série représente sa genèse. On doit toujours s’y référer pour s'assurer de respecter le ton et l’univers de la série. Il existe deux types de bibles créées en parallèle : la bible littéraire et la bible graphique. On y définit les différentes caractéristiques de la série : son univers, son genre (comédie, fantastique, aventure, science-fiction), ses personnages avec leur personnalité détaillée, les relations qu’ils entretiennent entre eux. On établit aussi le principe de la série, avec l’objectif du héros, les enjeux récurrents, etc. Ces éléments sont importants, car un personnage ne peut pas changer de caractère en cours de route, ou d’un épisode à l’autre, par exemple. Lorsqu’on écrit une bible on se doit d'approfondir chacun des personnages, de leur trouver des failles, un objectif. Cela permettra ensuite au scénariste d’écrire des histoires avec de véritables enjeux. C’est un travail qui nécessite beaucoup de précision. »

Lorsqu’on définit un personnage dans une bible, on ne peut pas se contenter d’écrire : « Il est gentil ». On a besoin de le nourrir, de le complexifier. Le personnage du Loup, par exemple, est « gentil » certes, mais il est aussi susceptible, impulsif, mauvais perdant, ce qui le rend drôle et attachant.

Créer une série originale

« Lorsqu’on souhaite créer une série, à partir d’une idée originale, on développe ce qu’on appelle généralement une pré-bible. Il s’agit d’une présentation en quelques pages de la série et de son concept. Un scénariste peut la proposer à des producteurs ou/et la soumettre au comité de sélection du CNC. Si le concept est retenu par un producteur, celui-ci prend une option. Ce qui veut dire qu’il achète les droits pour un ou deux ans. C'est à partir de là que l’auteur, en accord avec le producteur, va retravailler le concept pour écrire la « vraie » bible plus développée. Le producteur cherche en parallèle un diffuseur. A partir du moment où un diffuseur souhaite s’impliquer dans le projet, il donne également son avis sur la ligne éditoriale. Il y a alors beaucoup d’allers-retours, et cela demande souvent de nombreuses versions. Le développement d’une bible peut prendre de plusieurs mois à plusieurs années. »

Pitch, synopsis et scénario

« Une fois la bible validée par la production et par la chaîne, le producteur engage un directeur d’écriture. Ce dernier sera chargé de suivre l’écriture de la série, en veillant à ce que le ton soit respecté et à ce que les attentes des diffuseurs (il peut y en avoir plusieurs) et des producteurs soient honorées. Le directeur d’écriture est souvent (mais pas tout le temps) scénariste. Il va alors diriger une équipe de scénaristes qui écriront sur la série. Pour chaque épisode, le scénariste propose d’abord un pitch. Il s’agit de quelques lignes (parfois une demi-page) qui donnent l'idée principale de l'histoire. Si le pitch convient, on demande à l’auteur d’écrire un synopsis (entre 1 et 3 pages environ selon la durée de l’épisode). Puis enfin le script. C'est assez long comme procédé, une saison de série animée c’est au moins un an d'écriture, sans compter sa post-production. »

Profiter des contraintes

« Respecter la bible, cela signifie prendre en considération toutes sortes de contraintes avant d'écrire un épisode. Il est important de s'imprégner de l'univers de la série mais aussi d’avoir conscience qu’on aura droit,  pour un épisode, à un nombre limité de décors, de personnages, objets. Il faut toujours avoir en tête que ce qui peut paraître un détail dans le scénario peut impliquer beaucoup de travail au niveau de l’animation ou du graphisme. On n'écrit pas de la même manière pour une série en 2D que pour une autre en 3D, plus chère à fabriquer. En 3D, on va éviter par exemple d’écrire des scènes sous la pluie, car ce serait plus complexe ou trop coûteux. Mais ces contraintes stimulent aussi l'imagination, et peuvent être à l’origine de bonnes idées. »

Ecrire à plusieurs

« La bible d’une série est généralement écrite par une ou deux personnes. Puis il peut y avoir des dizaines de scénaristes sur une même série. Quand j’ai débuté, cela me semblait inconcevable d'écrire avec quelqu'un, mais aujourd'hui, j'aime coécrire avec d'autres auteurs, notamment Françoise Ruscak (sur Loup, Robin des Bois) et Cécile Nicouleaud (sur Paf le chien, Le Manoir magique...). A deux, on se complète, on échange, on se relit, on se conseille, on se soutient quand la pression est trop forte... et on a souvent deux fois plus d’idées ! Par ailleurs, scénariste, c’est un métier assez solitaire, alors être à deux, c’est mieux. D’abord parce qu’on s’amuse plus, parce qu’on est plus efficace mais aussi parce qu’on est plus fort pour supporter la pression (le rythme d’écriture peut être très soutenu) ou parfois les critiques. Parce qu’écrire pour des séries animées signifie respecter des délais, accepter de réécrire des scènes, etc. Personnellement, je ne me vexe plus face à une critique. C'est important d'écouter les retours et d'en prendre compte. Il ne faut jamais oublier qu’écrire pour une série, c’est répondre avant tout à une commande. »  

Transmettre sa passion

« Quand j'interviens à l'Ecole des Gobelins, c'est justement face à des étudiants qui ne sont pas scénaristes, qui sont plutôt formés à l'image, à la réalisation, à l'animation. Mais ils sont dans une école de cinéma, alors je pense que c’est essentiel qu’ils sachent ce qu’est un scénario puisque c’est quand même là-dessus que repose un film. Le scénario, c’est la colonne vertébrale d’un film. Avant les images, la réalisation, il faut une histoire, et de préférence une bonne histoire. Je leur enseigne ce qu’est un scénario, une structure dramatique, une intrigue, les objectifs d’un personnage… Le but, c'est qu'ils réalisent tout le travail qu'il y a en amont. C’est notamment pour cela qu’ils doivent eux-mêmes écrire un court métrage et c’est dans ce cadre que je les accompagne. A l'Esra, c’est encore différent : j’accompagne des élèves qui souhaitent devenir des scénaristes. Avant tout, je les invite à regarder des films, à lire des livres, à les analyser et à s’en nourrir puis évidemment à étudier leur cours de dramaturgie. Personnellement, les formations en écriture m'ont beaucoup appris. On entend souvent que « tout le monde peut écrire », mais c'est faux, ça s'apprend ! Enfin, il me semble important d'accepter la critique, tant qu’elle est constructive. C'est un métier créatif, mais il faut garder une certaine humilité.  Beaucoup de jeunes scénaristes croient détenir une idée ou un concept génial et original mais dans de nombreux cas, ce n’est pas le cas. Très souvent les premières idées viennent de films ou de livres déjà vus ou lus… et on les répète sans même s’en rendre compte. C’est notre cerveau qui fonctionne comme ça, c’est normal, mais il faut le savoir. Ce qui est intéressant justement c’est de « creuser » pour aller plus loin que cette première idée. Et ne jamais oublier qu’être scénariste ‘c’est 1% d’inspiration et 99% de transpiration’. »