Comment travaille un directeur de distribution artistique ?

Comment travaille un directeur de distribution artistique ?

07 mai 2019
Séries et fictions TV
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Jalal Altawil dans le rôle de Fares scène de l'épisode 4 de la série Eden
Jalal Altawil dans le rôle de Fares scène de l'épisode 4 de la série Eden Pierre Meursaut-DR
Trouver le bon comédien pour incarner un personnage à l’écran n’est pas chose aisée. Cette mission demande ainsi du temps et de la réflexion pour cerner les envies du réalisateur. Un métier de l’ombre expliqué par Emmanuelle Prévost, membre de l’Association des Responsables de Distribution Artistique.

« Il faut que ça marche ». Ce simple credo est au cœur de la mission des directeurs de distribution artistique, anciennement appelés directeurs de casting. C’est à eux en effet de trouver les artistes qui incarneront à l’écran un personnage. Après la phase de repérage et d’exploration des books des agences artistiques, les responsables de casting font passer des essais aux comédiens envisagés en prenant en compte aussi bien « l’ADN des personnages » que le parcours de l’artiste, notamment ses apparitions précédentes. « Les histoires et films dans lesquels on a vu avant des comédiens connus sont un bagage qui s’impose dans un film. C’est inconscient, mais lorsqu’on va voir un film, notre histoire avec l’acteur - qui n’est pas personnelle - remonte. Les vedettes amènent avec elles leur passé de comédien », souligne Emmanuelle Prévost, directrice de distribution artistique.

« On travaille toujours sur les rôles principaux d’abord. On fait des propositions reçues par le réalisateur et le producteur. Les auteurs peuvent parfois jouer un rôle important, comme pour la série sur laquelle je travaille actuellement où le scénariste est showrunner : il insuffle la direction artistique », indique-t-elle en précisant que le casting se construit « autour des rôles principaux ». Les enjeux de ces derniers ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agisse d’un projet cinématographique ou audiovisuel. « Dans la majorité des cas, on a besoin pour un long métrage d’un casting fort pour les rôles principaux : il va nous permettre de montrer le projet, de déclencher des financements. En télévision, il faut plaire à la chaîne », indique cette professionnelle qui évolue dans le milieu du casting depuis une vingtaine d’années. « Au cinéma, le spectateur entre dans la salle, il a payé sa place, il est dans le noir : c’est ça le contrat. Un téléspectateur avec sa télécommande dans la main, il peut changer en dix secondes. Il est plus facile de faire un casting de film d’auteur très exigeant, avec des comédiens pas accessibles immédiatement, pour le cinéma que pour une série. Pour une fiction audiovisuelle, si les comédiens ne sont pas efficaces assez vite, le public zappe », ajoute-t-elle.

Un fin psychologue

Pour faire ce métier, il faut avoir un bon réseau et faire preuve de psychologie. Le directeur de distribution artistique doit en effet arriver à cerner le réalisateur qu’il accompagne pour comprendre ses attentes. « Tous mes collègues vous le diront : la psychologie est extrêmement importante. D’où la fidélité dans le métier : quand on connaît bien un réalisateur, des liens personnels se développent. On a l’intuition de ce qui va pouvoir marcher, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de ratés. C’est sans garantie, mais l’aspect psychologique joue un rôle important dans la rencontre humaine et dans l’aspect artistique. Un réalisateur va choisir avec ce qui façonne ses goûts. ».

Cette proximité avec un réalisateur permet notamment, dans le cadre d’une série, d’assurer un casting plus rapide après la saison 1. « Les récurrences étaient déjà en place, la direction artistique déjà très claire, confirme Emmanuelle Prévost en évoquant son travail pour la saison 2 de Zone blanche diffusée récemment sur France 2. J’avais mon histoire avec les réalisateurs, je connaissais leurs goûts, j’étais moins à l’aveuglette ». La plus grosse difficulté, lorsqu’il s’agit de la suite d’une série, est de trouver les nouveaux venus qui viendront compléter une équipe déjà en place. « On choisit des gens avec qui on a l’intuition que ça va marcher dans l’univers de la série et avec le caractère des réalisateurs. C’est une alchimie qui se met en place ».

Un métier de contact

Aucune formation n’existe pour devenir directeur de distribution artistique. « On apprend sur le tas », confirme Emmanuelle Prévost qui a suivi, pour sa part, une formation littéraire. Ancienne journaliste, elle a également fait un DEA en dramaturgie ainsi que des stages de mise en scène à l’Opéra Comique et à la Comédie-Française. Un parcours qui lui a « permis de développer une bonne connaissance des comédiens ». C’est une rencontre qui l’a conduite vers le casting. En 1999, elle croise la route de Stéphane Foenkinos et Sylvie Peyrucq, des directeurs de casting dont elle devient l’assistante.

Parmi ses premiers projets en tant que directrice de la distribution artistique figurent Avril de Gérald Hustache-Mathieu et Comme t’y es belle de Lisa Azuelos. « J’avais fait les courts métrages de Gérald Hustache-Mathieu, donc j’ai fait ses longs métrages », raconte-t-elle. Si le réseau permet de construire une carrière, il est également essentiel pour certains projets. Exemple avec la série Eden, sur l’immigration diffusée sur Arte. Emmanuelle Prévost, qui s’est occupée du casting en France - la série a également été tournée en Grèce et en Allemagne - devait ainsi trouver des interprètes pour d’importants rôles de Syriens. « Il fallait des personnes qui parlent la langue sans accent. Donc on a casté des réfugiés. Un comédien avait un agent, les deux autres, qui ont été trouvés grâce à d’autres comédiens de leur connaissance, non. »

Les conséquences du virage numérique

Contactée par des réalisateurs qu’elle connaît ou des sociétés de production avec lesquelles elle travaille régulièrement (telle que Les Films du Kiosque), Emmanuelle Prévost ne cache pas que son métier s’est transformé au fil des années, notamment grâce au numérique. « Lorsque j’ai commencé, j’ai fait un gros casting enfants pour un film qui ne s’est pas fait. A l’époque, on pouvait entrer dans les écoles : j’ai fait toutes celles de Paris au moment de la récré. Il n’y avait pas de réseaux sociaux, ou le numérique : j’allais dans toutes les agences regarder les books, ce qui prenait un temps considérable. Maintenant, elles ont toutes un site : j’ai tout le monde au téléphone et je ne me déplace plus. Les liens humains sont toujours forts, mais globalement tout va plus vite », détaille-t-elle.

Les directeurs de distribution artistique doivent également faire face à une baisse du temps accordé pour construire leur casting. « On est parfois appelés deux mois avant le tournage d’une série de 8 épisodes où il y a 80 rôles à caster : c’est court. Pour accompagner quelqu’un d’une façon riche et sereine dans un projet artistique, il faut du temps », déplore la membre de l’ARDA (l’Association des Responsables de Distribution Artistique). Elle regrette également la « déconsidération de son métier de la part d’une partie de la profession ». « Ce n’est pas systématique, certains nous traitent très bien », conclut-elle.