Y a-t-il un événement déclencheur qui vous a poussés à écrire cette série ?
Marie Kremer : La série est partie d’une émotion qui m’appartenait, quelque chose que j’ai traversé personnellement. Je suis allée voir Frédéric un matin pour lui en parler et nous sommes partis de ce point de départ, de toutes ces choses que j’ai parcourues et qui étaient reliées à l’histoire d’autres femmes. Nous en avons parlé ensemble. C’était important qu’un homme et une femme se rencontrent pour écrire sur ce sujet.
Comment parler des violences faites aux femmes dans la fiction ?
Frédéric Krivine : Il y avait déjà eu pas mal de fictions sur les femmes victimes, héroïnes d’histoires tragiques, se retournant contre leurs bourreaux. Là, nous avons voulu que le public s’identifie directement, qu’il se pose la question de ce que l’on peut faire quand l’institution a du mal à réagir à la violence et aux menaces de mort. Nous savons qu’il sera impossible d’éradiquer totalement les féminicides. Mais la comparaison entre la France et d’autres pays européens montre qu’il est possible d’en réduire fortement le nombre. Pour cela, il faudrait mieux utiliser les dispositifs existants, comme les bracelets antirapprochements, et former davantage les services de l’État pour qu’ils réagissent plus vite aux plaintes déposées par les femmes pour violences.
MK : Cette série permet également de parler de violences moins reconnues, comme l’emprise. Elle est pourtant aussi brutale que les coups. Or, le système judiciaire ne considère pas suffisamment l’emprise. Quand une femme alerte, il faudrait qu’elle soit mise sous protection rapidement. En France, ce n’est pas encore le cas. Il y a beaucoup de choses à améliorer…
FK : La série évoque des violences faites aux femmes en général. 250 000 femmes en sont victimes chaque année en France aujourd’hui. Et ce chiffre ne comprend que celles qui parlent.
Aviez-vous l’envie de provoquer un électrochoc au sein du public ?
FK : Oui certainement un peu. Du moins, nous avons voulu que le public puisse s’identifier à quelqu’un qui n’a pas d’autre solution que d’aller jusqu’au meurtre.
MK : Nous avons surtout voulu provoquer le débat. Nous avons souhaité que le public se demande ce qu’il ferait à la place de Laura Stern.
Avez-vous tout de suite pensé à Valérie Bonneton pour le rôle de Laura Stern ?
FK : Pas pendant l’écriture. C’est Akim Isker, le réalisateur, qui a suggéré le nom de Valérie. Il a pensé à elle quand il a lu les premiers épisodes.
MK : Nous avons ensuite fait une rencontre tous les quatre et ça a été une évidence. Valérie est très sensible à ces sujets. Elle a été totalement impliquée dans la série. Elle l’a vécue de manière très forte.
La série n’est pas l’adaptation d’un fait divers précis, mais l’agrégation de plusieurs traumatismes collectifs. Comment avez-vous écrit ces histoires ?
MK : J’ai été longuement dans une association à Marseille qui s’appelle SOS Femmes 13. Je les ai écoutées, j’ai partagé avec elles, j’ai pris des notes. Je me suis totalement immergée dans ce groupe. Frédéric aussi a écouté des femmes dans une autre association. Ensuite, nous avons beaucoup discuté tous les deux avant d’écrire. Ce qui nous a frappés c’est leur vitalité et leur envie de vivre. La série est remplie de cette véracité, même si nous avons tout inventé. Laura Stern n’existe pas, mais elle est imprégnée de l’énergie de toutes ces femmes.
La série est diffusée à la fois sur HBO Max puis sur France Télévisions. Est-ce que cela change le travail d’écriture ?
FK : Non. HBO est arrivé tardivement dans le projet, et nous ne savions pas qu’il y aurait cette double diffusion au moment de l’écriture. La plateforme a eu un coup de cœur et a eu envie de rentrer dans la boucle, avec cette diffusion premium. Les publics de HBO Max et de France Télévisions ne sont pas les mêmes, en termes d’âge ou de catégories sociologiques. Et tant mieux : cela nous permet de toucher tout le monde.
La série a reçu le prix de la meilleure série dramatique au Festival de la fiction de La Rochelle en septembre dernier. C’est une forme de reconnaissance ?
FK : Les meilleures chances d’avoir ce genre de reconnaissance, ce n’est pas de copier un genre qui fonctionne déjà. Il faut être sincère et parler de choses qui vous touchent.
MK : C’est important d’être reconnu par ses pairs. Mais le plus important pour moi, c’est la réaction du public. Depuis que nous réalisons des projections de la série, nous avons pu discuter avec les spectateurs. La série génère de nombreux débats. Et nous sentons qu’elle libère la parole. Chez les femmes, mais aussi chez les hommes. Parce que nous n’avons pas fait cette série contre les hommes. C’est essentiel que ce combat se fasse avec eux.
L’Affaire Laura Stern, minisérie en 4 épisodes, à voir sur HBO Max depuis le 22 janvier et bientôt sur France Télévisions
Scénaristes : Marie Kremer, Frédéric Krivine
Réalisateur : Akim Isker
Producteurs : Éric Neveux, Emmanuel Daucé, Léa Gabrié, Frédéric Krivine
Sociétés de production : Tetra Media Fiction, Torcello, France Télévisions
Avec : Valérie Bonneton, Pauline Parigot, Rym Foglia, Samir Guesmi…
La série a bénéficié du Fonds de soutien audiovisuel (Aide automatique à la production).