Décryptage - L’audiodescription : comment ça marche ?

Décryptage - L’audiodescription : comment ça marche ?

10 janvier 2019
Séries et fictions TV
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Apparue aux États-Unis en 1975, l’audiodescription est une technique permettant de rendre accessibles, grâce à des descriptions sonores, des œuvres audiovisuelles (mais également du théâtre, des spectacles et de la danse) aux personnes aveugles et malvoyantes. Mais comment traduit-on les images en texte ? Éléments de réponse avec Marie Gaumy, audiodescriptrice depuis onze ans.


Qu’est-ce qu’une bonne audiodescription ?

C’est une question difficile… Tout comme pour un film au cinéma, il faut que ça fonctionne. Il faut réussir à recréer l'effet d'immersion spécifique de l’œuvre de départ. Quand on l’écoute, la description doit se fondre dans le film, être cohérente et intelligente. La voix ne doit être ni neutre ni robotique et doit rester en retrait. Elle doit également être légèrement en empathie avec ce qu’il se passe à l’écran. Si elle dérange ou ne permet pas de créer des images claires, c’est raté. La qualité du résultat est liée au style et à la compréhension de l’intention du film, aussi bien dans la voix que dans l’écriture.

Marie Gaumy DR

Comment procédez-vous pour décrire une réalisation cinématographique ou télévisuelle ?

Je n’ai pas le scénario mais je peux le demander. Je regarde avant tout le film comme une spectatrice lambda. Lorsque j’ai commencé, je visionnais en premier l’œuvre sans regarder les images avant de faire un nouveau visionnage complet. A force de pratique, je sais désormais me focaliser sur la bande-son en regardant un film. Je prends des notes sur les intentions, les personnages, les types de décors… L’écriture dépend de la difficulté des films : lorsqu’il s’agit d’une œuvre historique avec des costumes et un vocabulaire spécifiques, je me documente sur la période, non pas pour faire une description spécialisée mais pour ne pas faire d’erreurs. Avoir une plume caméléon qui s’adapte au film est le plus important : on ne va évidemment pas décrire de la même manière un Joséphine ange gardien et un Tarkovski ou Les Tontons flingueurs et L'Amant de Lady Chatterley. Il faut également arriver à comprendre, et c’est plus subjectif, les intentions du réalisateur. Dans Lady Chatterley par exemple, se trouvent des séquences sans dialogue où la nature et ses explosions de sensualité sont filmées. Si l'audiodescription ne parvient pas à faire sentir et comprendre que ce débordement de la nature est le miroir psychologique de l'héroïne qui s'éveille à la sexualité ; si le descripteur ne parvient pas à érotiser le paysage et amener l'idée que chaque saison contribue à la jouissance de l'héroïne, alors c'est raté.
 

Comment faire pour comprendre les intentions du réalisateur ?

Si le réalisateur est décédé, il est important de se documenter d’un point de vue cinéphilie. S’il est vivant, être en contact avec lui est une bonne chose pour ne pas faire fausse route. C’est compliqué car tous ne sont pas disponibles ou au courant de l’audiodescription. Nous n’avons également pas toujours le temps pour ça. Mais dès que j’en ai l’occasion, je le fais. C’est arrivé notamment avec Agnès Varda, Sylvie Verheyde et des réalisateurs de documentaires.

Qui valide l’audiodescription ?

Tout dépend du degré d’implication des commanditaires. Personnellement, j’aime que les réalisateurs la valident. Certains producteurs le font également, mais ils n’ont pas toujours la formation pour. Bien souvent, on s’en remet à l’audiodescripteur et à son savoir-faire, sachant qu’il ne travaille pas seul. Nous travaillons toujours avec un voyant qui corrige le texte et un correcteur non-voyant, formé à l’audiodescription, qui donne son ressenti sur le résultat final.

Quelles règles suivre pour cette description sonore ?

Pour chaque film, chaque scène, le travail est différent. Il y a des choix à faire en fonction du temps imparti, de la séquence, de l’intention du réalisateur. On ne chevauche aucun dialogue, sauf s’il s’agit, par exemple, d’un figurant, qu’on entend à peine, parlant au fond. Lors d’un long passage contemplatif, il est possible de parler sur la musique : on ne va pas laisser une personne cinq minutes sans description, surtout si de nombreuses choses se passent à l’écran.

Quelle est la vitesse de parler idéale ?

Personnellement, je fais également la voix, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Plus on peut être tranquille, mieux c’est. Mais évidemment, si on décrit une scène d’action, on va suivre son rythme et celui du film : il faut peut-être en écrire moins pour ne pas surcharger l’esprit de l’auditeur et le fatiguer. On adapte donc le ton et l’écriture à la rythmique du film tout en restant audible. C’est un équilibre à trouver. Le vocabulaire est également adapté en fonction du film. On peut, par exemple, se permettre d’être plus relâché avec Les Tontons Flingueurs, alors qu’on sera plus tenu par le style avec Lady Chatterley. Il faut également penser au public-cible. Si l’œuvre est un dessin animé pour des enfants, il faut s’adapter, même si la plupart des aveugles vous diront que les enfants entre 8 et 12 ans, non-voyants de naissance, sont plus littéraires que la plupart des enfants voyants. Ils baignent dans la langue et l’abstraction de la langue depuis toujours, contrairement aux jeunes voyants qui grandissent dans l’image.

Quel est le tarif pratiqué pour une audiodescription ?

Auparavant, les audiodescriptions étaient réalisées par des associations formées aux Etats-Unis telles que l’Association Valentin Haüy.  Le processus s’est petit à petit démocratisé, notamment depuis une loi instaurant des quotas. Des laboratoires de post-production s’en sont donc emparés. C’est une bonne chose, même si avec la forte concurrence, l’audiodescription est devenue une prestation de service plus qu’un travail d’auteur. Les tarifs s’en ressentent et ont fortement diminué. Une minute de film représente une heure de travail, de l’écriture à l’enregistrement. Au plus bas, les tarifs sont de 9-12 euros (en brut) la minute (un prix qui ne comprend que l’écriture ndlr) alors qu’ils étaient à 30-35 euros environ à mes débuts. Nous défendons aujourd’hui un tarif de 20-25 euros la minute qui est difficilement accepté.

Du documentaire à l'audiodescription

Marie Gaumy a une formation de cinéma et a commencé sa carrière comme documentariste. Après avoir réalisé plusieurs films, elle a suivi une formation professionnalisante d’audiodescriptrice avec l’Association Valentin Haüy. Evoluant dans ce milieu depuis 2008, elle fait partie de l’Association Française d’Audiodescription et a lancé en Normandie, avec des confrères, l’Association Les Yeux Dits qui développe « des projets d’audiodescription d’œuvres à l’échelle locale et nationale ».