Le bruiteur, un artisan du son

Le bruiteur, un artisan du son

15 octobre 2019
Séries et fictions TV
Petit Malabar
Petit Malabar Tchack
Spécialiste des effets sonores, le bruiteur est chargé de créer, ou recréer, les bruits qui accompagneront l’image à l’écran. Si ces professionnels du son peuvent travailler à partir du son direct du tournage au cinéma, ce n’est pas le cas en animation où ils partent d’une page blanche. Explications avec Claire André, bruiteuse qui a notamment travaillé pour les séries animées Petit Malabar, Zig et Sharko ou encore Oggy et les Cafards.

Une porte qui grince, des bruits de pas, une voiture qui démarre ou une fusée qui décolle. Voici par exemple le type de sons que peut réaliser un bruiteur. Sa mission : reproduire manuellement ou mécaniquement les bruits entendus à l’image. « Nous faisons du sur-mesure : nous ne ferons jamais deux fois le même son », indique Claire André. « Il y a toujours une discussion en début de série avec le monteur son. Il va me dire ce qu’il va faire et ce qu’il a besoin que je fasse », explique-t-elle en ajoutant qu’elle reçoit l’épisode avant l’enregistrement afin de se préparer au mieux et d’arriver avec certaines idées déjà prêtes. Ce qui ne l’empêche pas de proposer de nouvelles choses, ou d’en changer d’autres, dans le studio, en discutant avec l’ingénieur son présent. « Lorsqu’on n’est pas sûrs de nos choix, on fait plusieurs propositions pour que le mixeur, le monteur son et le réalisateur (qui n’assiste que rarement à l’enregistrement) puissent choisir », détaille-t-elle.

Certains sons, tels que les gros bruits d’impacts ou de chutes, sont plus difficiles que d’autres à reproduire. Pour y arriver, Claire André dispose d’une sélection d’objets rassemblés dans des valises qu’elle transporte avec elle. « C’est un mini-déménagement à chaque fois », plaisante-t-elle. Elle utilise une trentaine de valises différentes, chacune renfermant un type d’objet particulier. « Il y a celle que j’utilise tout le temps avec des jouets, un peu de métal, des choses qui grincent, des gants en tissu… J’ai également des valises d’instruments de musique, de jouets, d’ustensiles de cuisine, de livres, de matériel informatique… » Tout est rangé par catégorie selon une organisation que le bruiteur connaît par cœur pour être le plus efficace possible. Ce qui demande un important travail de mémoire sonore.

Le bruiteur doit également savoir faire preuve de « synchronisme ». Il doit en effet suivre avec précision l’action pour produire le son au bon moment. Il est aidé pour cela par une innovation apparue il y a quelques années : une vignette, appelée aussi pré-image, qui à quelques secondes d’avance sur l’image principale, apparaît également à l’écran.  Ce dispositif leur permet d’anticiper les mouvements des personnages et de se caler plus facilement, d’autant plus qu’ils ne peuvent pas toujours s’aider de la musique. « Je n’ai jamais la musique quand je travaille, sauf cas exceptionnels, et c’est dommage. Lors de certains passages musicaux, on voit à l’image qu’ils ont créé un rythme qu’on ne peut pas suivre car on se cale sur l’image, et non sur la musique ».  

L’animation, un travail à part


Claire André lors de l'enregistrement de La Cabane à histoires produit par Dandelooo Claire André

 

Faire du bruitage recèle une difficulté supplémentaire lorsqu’il s’agit d’une production animée. « Avec la vue réelle, on peut se baser sur le son direct du tournage. Ce qu’on produit doit ressembler à ce que l’on entend en direct. Alors qu’en animation, on invente totalement le son, sans repère », explique Claire André. Défi supplémentaire pour les bruiteurs officiant pour des séries d’animation destinées au jeune public : de nombreux objets inventés sont présents à l’écran. A eux donc d’imaginer un son qui n’existe pas en réalité. Fantaisie et créativité sont ainsi nécessaires. « S’il ressemble à un objet réel, je vais prendre ce dernier en référence. Sinon, j’essaie d’imaginer ce que j’ai envie d’entendre ». Exemple avec la série Petit Malabar, et l’épisode montrant des lucioles en plein vol. « Je voulais que cette séquence soit poétique et magique, j’ai donc utilisé des petites clochettes cristallines à chaque fois qu’elles volaient ».

Pour cette série adaptée d’une saga littéraire pour enfants signée Jean Duprat, chercheur au CNRS et spécialiste en astrophysique, elle a également dû imaginer le bruit de météorites recouvertes de cristaux de glace.

Le réalisateur voulait vraiment qu’on sente la glace. Il y avait donc une part de réalisme mais il est difficile de savoir le bruit autour de Neptune, ça reste donc un monde imaginaire où l’on peut se permettre des sons moins scientifiques.

Pour ces météorites, Claire André a ainsi utilisé plusieurs couches de son dont de la poussière de sable et un verre très épais d’abribus qui, une fois cassé en morceaux très denses, donne un bruit de glace crédible.

Enfin, travailler pour certaines séries d’animation pour enfants oblige les bruiteurs à maîtriser tout l’environnement sonore du cartoon,  « des sons difficiles à décrire » comme des grincements de bras, de bouche ou des bruits de chute. Des bruits qui, comme dans Oggy et les Cafards, viennent apporter une touche d’humour sans pour autant chercher le réalisme à tout prix. « Si un chariot roule dans une rue, je vais tout de suite ajouter une roue qui grince pour plaire aux enfants. On s’adapte aux produits plutôt qu’au public. »

Un métier artisanal

Une trentaine de bruiteurs font actuellement ce métier, dont une poignée seulement de femmes. « Il y a quatre ou cinq femmes seulement. Je ne sais pas si c’est lié au fait qu’il s’agit d’un métier physique avec les nombreuses valises à transporter… Mais en règle générale, il y a moins de femmes dans les métiers du son. On le voit d’ailleurs dans les écoles, où la majorité des étudiants sont des hommes », constate Claire André qui n’a jamais eu de mal à intégrer ce monde masculin. « Du moment qu’on fait nos preuves et qu’on travaille comme les autres, il n’y a aucune différence », poursuit la bruiteuse qui travaille à 90% avec la même société (Xilam) mais qui prend part également à d’autres productions grâce à ses contacts.  Si elle réalise en priorité des sons pour des créations animées, elle bruite d’ailleurs également des réalisations en vue réelle, pour ne pas rester enfermée dans un seul genre.

Aucune formation de bruiteur n’existe actuellement, souligne Claire André. Cette dernière, qui a découvert ce métier en visionnant un making of de film d’animation lorsqu’elle était lycéenne, a suivi un BTS audiovisuel en son avant de faire une licence et un master en pédagogie de l’image. Mais elle a véritablement appris ce métier aux côtés d’autres professionnels. Après un stage avec un bruiteur en cinéma d’animation, elle a été assistante de bruiteurs pendant plusieurs années : « c’est la seule façon de se former actuellement. C’est un métier artisanal, qu’on apprend sur le tas ». Mais si les assistants-bruiteurs étaient incontournables à une époque, ce n’est plus le cas aujourd’hui. « Les productions ne veulent plus payer pour ce poste-là, ce qui nous inquiète pour le futur du métier. Comment former les nouveaux bruiteurs sans les amener en séance ? ».