Moah : comment produit-on une série sur la préhistoire sans "faire kitsch" ?

Moah : comment produit-on une série sur la préhistoire sans "faire kitsch" ?

08 octobre 2020
Séries et TV
Moah
Moah Empreinte Digitale
Cofondateur avec son frère Raphaël de la société de production Empreinte Digitale, Benjamin Rocher (La Horde, Goal of The Dead, Antigang) s’attaque à la préhistoire avec Moah. Une série diffusée sur OCS qui remonte 45 000 ans dans le passé pour raconter le quotidien des Homo sapiens. Le co-créateur et réalisateur nous raconte ce défi homérique.

Nous avons tous en tête des références quand il s’agit de reconstitution de la préhistoire à l’écran. Le risque est grand d’en faire un folklore un peu daté…

Et vous avez raison ! La première question qu'on se pose sur un projet comme celui-ci est la suivante : comment faire pour éviter le kitsch ? Tous les gens du métier à qui j'ai dit que j'allais faire une série sur la préhistoire étaient un peu inquiets… C'est légitime : les références qu'on a sont soit très datées, soit parodiques. On pense forcément à La Guerre du feu ou à 10 000 de Roland Emmerich pour le côté sérieux, et Les Pierrafeu ou RRRrrrr!!! pour le versant humour. Mais chez Empreinte digitale, on construit des projets qu'on a envie de voir, et qu'on ne retrouve pas dans le paysage audiovisuel.

L’idée était donc d’aborder la préhistoire avec un certain réalisme ?

Tout à fait. Henri Debeurme, qui est le co-créateur de la série et qui était producteur chez Empreinte Digitale, a eu l'idée d'un 10 x 26 minutes sur la préhistoire. Je suis arrivé un peu après, au moment de l'écriture et du développement. Parce qu'une fois qu'on a vendu le concept à OCS, il faut réussir à le faire. Et c'est une tout autre histoire ! Ma volonté était qu'on puisse y croire à 100 %, proposer une préhistoire crédible, avec une direction artistique repensée de fond en comble à la lumière des découvertes scientifiques de ces vingt dernières années. Et je peux vous assurer que cela n’a rien à voir avec ce qu'on savait il y a quarante ans au moment de La Guerre du feu. Ce qui est apparu, c'est que nos ancêtres étaient des hommes. Pas des singes, pas des primates : des hommes. Ça m'intéressait beaucoup de questionner l'humain : qu'est-ce qu'être un homme, en bien ou en mal ? C'était un bon sujet et je ne voulais pas prendre de distance avec les personnages, comme c'est le cas avec les comédies. Il fallait se mettre à la hauteur des hommes préhistoriques. Je me suis beaucoup inspiré du cinéma de Ruben Östlund et notamment de The Square, parce que ce réalisateur réussit à questionner l'humain et à renverser les échelles de valeur en une seule séquence. Il nous met vraiment en face de nous-même et nous implique autant émotionnellement que personnellement. C'était ça qui m’intéressait.

Je vous l’accorde : ça devenait un projet pharaonique en termes d'ambitions artistiques, mais à quoi bon s'atteler à un sujet potentiellement kitsch à la base si on n'a pas une visée extravagante ?

Comment fait-on pour que le public se mette à la place de ces hommes du passé ?

A travers le scénario pour commencer. On ne peut pas embrayer avec des idées auxquelles les gens ne s’attendent pas. Il faut les amener petit à petit vers ce qu'on vise. Si j'avais commencé directement avec des hommes préhistoriques qui sifflent, qui dessinent et qui communiquent, je pense que personne n'aurait accroché. On devait tout doucement montrer la roue des sentiments.

Vous avez beaucoup tâtonné durant la phase d’écriture ?

Il y a eu pas mal d’expérimentations avec Bertrand Soulier, mon co-scénariste. La règle communément admise en écriture, c'est qu'une page de scénario correspond à une minute à l'écran. Mais quand il n'y a pas de dialogue, ça devient beaucoup plus compliqué. Quand un personnage donne un caillou à un autre personnage, combien de temps ça dure ? Trois secondes ? Quarante ? Donc j'ai pris une version du scénario du pilote, et je l'ai storyboardée intégralement, avec une animatique et un peu de son. Et je l’ai projetée. En gros, 16 ou 18 pages faisaient 26 minutes. C'était un peu empirique, mais on s'est basé là-dessus.

Comment avez-vous imaginé les costumes et les décors, qui sont essentiels dans la réussite d’une telle série ?

De par ma culture et ma formation, je suis extrêmement impliqué dans la direction artistique. J'utilise donc énormément les costumes, les décors, la lumière et les couleurs pour m'aider à raconter l’histoire. Ce sont des outils que je ne néglige jamais. En fait, j'ai tout démonté avec l’aide de Bertrand Soulier : si l’on s'est énormément documenté et qu’on a retenu toutes les découvertes récentes sur la préhistoire, on n’a pas forcément utilisé les interprétations communément admises. Des tas de questions très pratiques se sont posées : dans les livres d'histoire ou les docu-fictions, les hommes préhistoriques portent une sorte de pagne. Mais est-ce que je m'habillerais vraiment comme ça si j'étais nu dans la forêt ? Quel animal attaquerais-je pour me nourrir ? Et combien de personnes faudrait-il pour le chasser ? Combien de peaux aurait-on chacun par an ? Comment taillerait-on ces peaux ? On a essayé de répondre à tout cela pour créer notre vérité, celle qui nous semblait la plus crédible. Ce qui a évidemment influencé notre réflexion sur les costumes, le mode de vie des personnages, leurs coiffures…

Tout cela représente un travail colossal.

Oui, mais passionnant ! Les libertés qu'on a prises étaient toujours fondées sur la logique et l'humanité. 

Il y a aussi beaucoup d’humour dans Moah, mais ce n’est jamais parodique.

À partir du moment où l’on parle de l'Homme et de ses origines, on a envie de traiter tout ce qui le constitue. Il est cruel et horrible, capable du pire comme du meilleur. Il peut créer, faire de la peinture ou de la musique, et il peut aussi être drôle... C'est la vie. Parfois il peut se passer quelque chose de terrible alors que deux secondes avant tout allait bien. Et l'instant d'après les choses reprennent leur cours. J’avais envie d’intégrer des éléments drôles, proches du slapstick... Mais sans jamais être anachronique. On est dans un entre-deux : « Et pourquoi ça n’aurait pas pu se passer comme ça ? » Il fallait rester à leur hauteur mais aussi à leur époque. L'enjeu pour les comédiens était de ne jamais faire sortir le spectateur de l'histoire avec une mimique ou une gestuelle anachronique. Même chose pour les décors. Comment ne pas être kitsch ? Je crois que ce qui fonctionne visuellement avec la préhistoire, c'est quand les décors ne sont pas à l'échelle de l'Homme. On a l'habitude que tout soit à notre taille et instinctivement, quand on voit un décor disproportionné et que l'homme n'est pas à la bonne échelle, on sent que ce n'est pas contemporain. J'ai donc choisi les décors en ayant ça en tête, parfois en les augmentant numériquement. Mais assez rarement.

Vous avez tourné dans la nature, en Dordogne. Vous ne vouliez pas du studio pour éviter certains pièges visuels, qui auraient fait sortir le spectateur de cette reconstitution ?

Je n'ai pas eu le luxe de me poser la question, car on n'avait pas les moyens de tourner en studio ! Mais ça aide énormément d’être dans des décors naturels. Notre camp de base était aux Eyzies-de-Tayac-Sireuil, où se trouve le musée de la préhistoire. Dans cette région, la moindre personne dans la rue en connaît plus que n'importe qui sur le sujet, parce qu’ils ont tous baigné là-dedans depuis leur naissance (Rires.) C'était très nourrissant pour l'équipe, et c'est un endroit où il reste des espaces extrêmement préservés, comme les grottes de la Gorge d’Enfer.

La série se passe aussi de la musique traditionnelle…

Il fallait que tout soit compréhensible par l'image. Je ne voulais pas de musique narrative pour dire au spectateur quoi penser. Pas de voix off ou de sous-titres non plus, pour une question d'immersion.

Il fallait qu'on se force à apprendre leur langage, qu'on soit comme eux. Par contre la série est très musicale via les sons de la nature. Mais je voulais de la musique intradiégétique. C’est amusant, et cela donne un vrai ton à la série.

Comme l’absence de langage.

C’était le défi principal de la série. La science ne sait pas comment l’Homme utilisait son larynx et ses cordes vocales à l’époque. Certains pensent qu'ils avaient un langage très articulé, d’autres non… On s'est instinctivement dit qu'apprendre à parler a dû être très long et très compliqué, il suffit d'observer les enfants. Dans la série, on va jusqu’à confronter les personnages à quelqu’un qui parle extrêmement bien. Ce qui permet d’inverser les valeurs. Ce fut évidemment compliqué pour les acteurs. Mais Bertrand Soulier a eu une idée formidable pour leur donner des indications de jeu dans le scénario sans utiliser le langage : « Moah regarde Gawaa d'un air de dire : ça ne va pas être facile ». Ce « d'un air de dire », absolument génial, permettait de préciser les intentions.

Est-ce que votre passé de réalisateur de films de genre aide à monter un projet d’une telle envergure ? 

Oui, dans le sens où c’est un cinéma de matière, qui utilise un large spectre du langage cinématographique. Je voulais parler du langage, de ses débuts, et donc de l'origine universelle de tous les êtres humains de cette planète. C'était une formidable opportunité de parler de ça à travers le langage universel du cinéma. Ce qui est compliqué, c’est que les choses prennent plus de temps à être racontées par l'image qu'avec des dialogues. Mais c'était aussi une des raisons pour lesquelles ça valait le coup de se battre. De fait, Moah, c’est du cinéma total. Et un travail hallucinant a été accompli par les monteurs, aussi bien au niveau de l'image que du son. C'est un projet qui met en application toutes les théories de cinéma. Et quand ça fonctionne, il n'y a rien de plus grisant que de toucher le cœur du réacteur. On apprend énormément sur son métier. 

Moah est diffusé et disponible sur OCS, et a été soutenu par le CNC.