Alice Winocour : « Paris est un personnage à part entière »

Alice Winocour : « Paris est un personnage à part entière »

14 septembre 2022
Cinéma
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Virginie Efira dans « Revoir Paris » d'Alice Winocour.
Virginie Efira dans « Revoir Paris » d'Alice Winocour. Pathé Distribution

Pour le CNC, la réalisatrice raconte comment elle a filmé la capitale dans son Revoir Paris, récit de la lente reconstruction des survivants d’un attentat.


Revoir Paris s’ouvre sur un attentat dans une brasserie de la capitale, mais un attentat fictif, sans lien avec les événements de novembre 2015. Pour quelle raison ?

Mon frère était au Bataclan le soir du 13 novembre 2015. Il a fait partie des survivants. Revoir Paris est né de nos conversations au fil des mois. L’idée d’en faire un film a pris du temps, elle s’est imposée progressivement à moi. Avec évidemment une responsabilité plus grande que dans mes précédents films, en particulier vis-à-vis de mon frère. Celle de ne pas le trahir ou le décevoir. Quand tout cela a commencé à devenir concret, mon frère m’a fait comprendre – et j’ai été vite convaincue – qu’il y a quelque chose d’irreprésentable dans un attentat. C’est pourquoi je n’ai pas voulu être dans la reconstitution d’un événement précis, mais dans une fiction qui parle de l’après, du chemin du retour à la vie des survivants. Je me suis beaucoup interrogée sur la pertinence de représenter ou non à l’écran l’attentat. Je l’ai fait finalement parce que je trouvais intéressant et plus encore nécessaire de faire éprouver aux spectateurs le choc que représente le fait de passer en une fraction de seconde d’un monde de paix dans un restaurant à une scène de guerre. C’est pourquoi j’ai opté pour une scène assez abstraite, à l’inverse d’une scène d’action classique où on aurait multiplié les points de vue. Là, je reste dans le point de vue unique, et fragmentaire, de la victime cachée (incarnée par Virginie Efira), qui ne voit que les pieds des assaillants avant un trou noir – marqué à l’écran par l’arrêt de l’image – car il y a une impossibilité à montrer la suite.

Il était important pour vous que, même en partant d’un attentat fictif, l’action de votre film se déroule à Paris ?

Je trouvais intéressant de tourner dans cette ville qui a été meurtrie dans sa chair cette nuit du 13 novembre 2015 et en porte encore les traces. Je pense notamment à cette scène place de la République, à l’endroit même où a lieu l’hommage aux victimes des attentats et où l’on voit les éboueurs jeter les fleurs des hommages dans les camions-poubelles. Pour moi, ce fut sans doute l’image la plus violente à tourner. Même si, dans cette trivialité, il y a aussi cette idée que la ville passe par-dessus les traumas, que l’eau coule sur les ponts et que la vie continue. Ce qui est exactement ce qu’il faut faire. Mais ce fut un moment intense et rude de mettre en boîte cette séquence dans un film où la réalité et la fiction se sont beaucoup mêlées, de la fabrication au montage. En effet, par un hasard de calendrier et de salles encombrées avant le Festival de Cannes, je me suis retrouvée à monter Revoir Paris dans une salle jouxtant quasiment le Bataclan ! Il y avait quelque chose de vertigineux dans tout cela. De la même manière que lorsqu’on tournait sur le trottoir du restaurant, lieu de l’attentat du film, devant lequel on mettait des bougies commémoratives, les gens s’arrêtaient pour demander s’il s’était passé quelque chose. On a dû mettre un grand panneau « Tournage en cours » pour que les passants ne soient pas trop effrayés. On a donc construit Revoir Paris dans cette atmosphère singulière qui a forcément eu une influence sur le film.

Laquelle précisément ?

Tourner dans Paris apporte un côté documentaire. C’est pour cela que j’ai tenu à ce qu’on tourne dans les rues sans les bloquer, comme on le fait quand on filme des scènes dans des gares, en plongeant les comédiens dans la « vraie » vie, en laissant l’arrière-plan vivre. En mode commando, d’une certaine manière. Ce parti pris constituait forcément un défi pour toute l’équipe « mise en scène ». Cela a donné lieu à pas mal de prises inutilisables, mais finalement, ce chaos sur le tournage épousait totalement le film. Ce que je voulais capter, c’était l’énergie de la ville.

Comme son titre l’indique, Revoir Paris est aussi un film sur Paris. La ville est un personnage à part entière.

 

Vous n’y aviez jamais tourné ?

C’est ce que je pensais au départ. Mais je me suis souvenue que j’y avais filmé il y a longtemps un court métrage. J’ai cependant eu cette sensation de me retrouver face à une page blanche, alors que Paris est ma ville, que j’y ai toujours vécu. Pour moi, faire de la fiction a toujours été associé à l’idée de tourner loin d’elle, à l’étranger ou ailleurs. Poser ma caméra à Paris, à République, à Stalingrad, à la porte de la Chapelle a vraiment constitué quelque chose de particulier.

Comment avez-vous fabriqué ce « personnage » à l’écran avec le directeur de la photo Stéphane Fontaine (doublement césarisé pour De battre mon cœur s’est arrêté et De rouille et d’os de Jacques Audiard), avec lequel vous n’aviez jamais collaboré ?

Ce fut une véritable rencontre avec Stéphane autour du gros enjeu technique que représentait le film avec cette idée de tourner dans les rues et, pour la scène de l’attentat, de mêler prises de vues réelles dans le restaurant et reconstitution en studio. Car il était important dans cette idée de scène de guerre qu’on détruise entièrement le lieu. Puis, dans les scènes qui suivent l’attentat, Stéphane a été le partenaire idéal pour créer ce monde des limbes dans lequel évolue le personnage de Virginie Efira dans sa longue reconstruction. Une ambiance onirique, de l’ordre d’un éblouissement hypnotique et jamais complètement naturaliste.

Quelles références vous ont aidé à créer ce monde-là ?

J’ai beaucoup pensé aux Ailes du désir de Wim Wenders. Dans cette idée de faire du personnage de Virginie une sorte d’ange.

Dans le film, elle a toujours la même tenue – une veste en cuir comme une armure –, elle n’a plus vraiment de corps. C’est le principe du syndrome post-traumatique, cette idée de désincarnation, de flotter au-dessus de soi. C’est pour cette raison que je multiplie ces prises de vue en plongée sur les artères de la ville, incandescentes comme des sortes de blessures mais aussi sur les passants. Paris est la ville de ce personnage mais celui-ci ne fait plus partie de la communauté humaine. Tout le travail du scénario a été de construire et de raconter ce retour à la vie, aux sensations. Idem pour la mise en images et le son. 

Virginie Efira dans Revoir Paris Pathé Distribution

Êtes-vous aussi passée par des références photographiques pour construire le rapport à la ville de Paris du personnage incarné par Virginie Efira ?

Je suis une grande obsessionnelle par rapport à ça. Quand j’écris, j’ai toujours à mes côtés un moodboard avec énormément de photos et d’images de films. Ici, j’ai surtout essayé de sortir de la représentation – y compris dans la photo contemporaine – de Paris qui, au fond, n’a guère évolué depuis Brassaï. Je me suis donc beaucoup questionnée sur la manière de filmer cette ville afin qu’elle corresponde à celle d’une personne qui n’est plus vraiment là. Ce fut comme un travail de construction d’un monde parallèle, en fait. Un mélange à l’écran de lieux touristiques (le musée de l’Orangerie), des abords de la ville (les portes de la Chapelle et de Clignancourt). On a aussi modifié l’éclairage public en changeant les lampadaires car Paris est une ville très éclairée, avec peu de contrastes. Notre but a été d’essayer de toujours injecter dans l’image un mélange de sources chaudes et froides pour figurer ces deux mondes aux antipodes qui coexistent dans la ville. C’est quelque chose d’extrêmement violent, comme on peut le voir au pied de la tour Eiffel avec les gens les plus riches de la planète qui viennent prendre des photos et à côté les vendeurs à la sauvette de ladite tour Eiffel, qui vivent dans un dénuement extrême. Ce sont ces derniers, les vrais fantômes du film. Un monde que mon héroïne va découvrir en partant à la recherche de l’homme qui pourrait lui apporter la pièce manquante du puzzle de sa reconstruction.

REVOIR PARIS

Réalisation : Alice Winocour
Scénario : Alice Winocour avec les collaborations de Jean-Stéphane Bron et Marcia Romano
Directeur de la photographie : Stéphane Fontaine
Montage : Julien Lacheray
Musique : Anna von Hausswolff
Production : Dharamsala, Darius Films, Pathé, France 3 Cinéma
Distribution et Ventes internationales : Pathé
En salles le 7 septembre 2022

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