Antoine Delacharlery : le virtuel organique

Antoine Delacharlery : le virtuel organique

20 avril 2021
Cinéma
Antoine Delacharlery en plein travail
Antoine Delacharlery en plein travail Antoine Delacharlery/DR
Réalisateur, animateur 3D et membre de la commission d’aide à la création visuelle et sonore du CNC, ce jeune touche-à-tout entremêle éléments naturels et mondes numériques.

Un geyser de fumée et de terre s’élève dans le ciel de Verdun. Étonnamment, les explosions qui jalonnent les scènes de bataille dans le film d’animation Adama ont bien eu lieu. Elles sont l’œuvre d’Antoine Delacharlery, animateur et spécialiste des effets spéciaux en prises de vues réelles. Pour réaliser la déflagration, ce cinéaste bricoleur a filmé l’entrée d’un fluide dans une cuve d’eau, avant de fusionner le résultat aux décors dessinés. Une technique précieuse pour infuser les images générées numériquement d’un souffle spontané. La représentation du virtuel à l’aide d’éléments tangibles est une pratique chère au réalisateur de 35 ans : « Tout un pan de mon activité est basé sur des expériences chimiques et du live action [prises de vues réelles, NDLR]. Je suis spécialisé dans les effets spéciaux et j’ai pensé qu’il serait intéressant de les développer avec des matières réelles comme de l’encre ou des ferrofluides. »

Antoine Delacharlery Antoine Delacharlery/DR

Une sensibilité organique, dérivée de sa fascination précoce pour la nature. Féru de dessin, le jeune homme s’émerveille de l’entrelacement entre nature et mathématiques. Ses études sur les fractales (objet mathématique dont une partie est similaire à la totalité) et les réactions chimiques dénotent la persistance de cette curiosité enfantine. Sa découverte de l’informatique l’éloigne du crayon à papier et le pousse à intégrer l’école d’animation valenciennoise Supinfocom. Il y réalise d’ailleurs son projet de fin d’études baptisé Telegraphics, un court métrage d’animation qui s’interroge sur la notion de réalité. On y voit un piano exploser en mille morceaux et la matière se mouvoir librement, comme pour mettre en abîme le processus créatif d’animation en 3D. L’expérimentation qui lézarde les œuvres d’Antoine Delacharlery reflète l’empirisme de ses méthodes de travail. En vrai gourou du Do It Yourself, l’artiste parisien ne cesse d’explorer des disciplines transversales à l’animation.

L’empirisme dans ma démarche vient aussi du fait que j’essaie de faire beaucoup de choses moi-même. Filmer en live a nécessité que j’apprenne le fonctionnement des caméras, de la lumière.

« J’aime aussi construire mes décors et customiser mon matériel. J’ai commencé par fabriquer mes lumières et trafiquer mes caméras », détaille-t-il avant d’embrayer sur la curiosité nécessaire à ces créations. « Pour cela, j’ai dû apprendre l’optique et récemment, je me suis mis à fabriquer mes propres dispositifs de motion control. Je me suis même mis à la spéléologie, ce qui m’aide à représenter la nature plus fidèlement. » 

Cet autodidactisme tentaculaire, facilité par la richesse du web, se manifeste dans son second film, Ghost Cell. Terminé en 2015, ce court métrage en noir et blanc utilise la technique de la photogrammétrie pour simuler Paris. « Cela permet, en prenant plein de clichés sous des angles différents, de reconstruire un modèle 3D de l’objet photographié. »

Loin de la batterie d’appareils utilisés par les mastodontes de l’animation, le jeune réalisateur a capturé l’essence des rues parisiennes, cliché par cliché (il en faut environ quarante pour rendre un sujet). « La migration pendulaire des voyageurs qui transitent par la gare du Nord me fascinait depuis tout petit. Je me suis aussi inspiré des travaux sur le blob [organisme unicellulaire capable d’“apprendre”, NDLR] pour comparer la biologie à la ville. » Pour mettre en scène cette mitose urbaine, Antoine Delacharlery fait le pari d’une narration visuelle et fourmillante de détails. Tel un laborantin, il observe une coupe de Paris au microscope pour proposer une réflexion sur « la perception du réel ». Les dernières aventures de cet artisan du virtuel visent à incarner ses créations numériques grâce à l’impression 3D. Certainement pour brouiller les pistes entre deux mondes qui se nourrissent mutuellement et dont il est le passeur.