Bruno Podalydès : « Je reste très attaché au cinéma en tant qu’expérience en salle »

Bruno Podalydès : « Je reste très attaché au cinéma en tant qu’expérience en salle »

15 juin 2018
Cinéma
Bécassine de Bruno Podalydès
Bécassine de Bruno Podalydès Anne-Françoise Brillot
Après le diptyque « Le Mystère de la chambre jaune » / « Le Parfum de la dame en noir », le réalisateur, scénariste et acteur signe avec « Bécassine » sa troisième adaptation d'une œuvre littéraire. Il revient pour le site du CNC sur ce nouveau projet, son travail d'écriture, ses influences et les caractéristiques de son univers singulier.

Comment est né le projet d’adaptation de Bécassine ?

L’idée vient de la productrice du film, Clémentine Dabadie, qui rêvait de voir le personnage de Bécassine être porté à l’écran. Elle avait déjà commandé un scénario et pensait à moi pour réaliser le film. Mais le scénario ne correspondait pas à l’idée que je me faisais de Bécassine. Je suis reparti de zéro : lire les albums et imaginer une histoire à partir de ceux-ci.

Etiez-vous déjà familier avec les bandes dessinées de Caumery et Pinchon ?

Je les connaissais un petit peu, mais avec beaucoup d’a prioris négatifs. Je n’aurais pas spontanément pensé à les adapter. Comme tout le monde, je croyais connaître. Je me rappelais de la bêtise de Bécassine, qui est rentrée dans le langage commun. Mais en lisant les albums, je me suis rendu compte que le personnage pouvait être extrêmement attachant, généreux, gentil... Que sa gentillesse pouvait être un très bon moteur.

Y a-t-il eu un déclic, qui vous a fait définitivement accepter ce projet ?

Le fait de penser, très tôt, à Emeline Bayart [comédienne précédemment dirigée par Bruno Podalydès dans Bancs publics et Adieu Berthe] pour interpréter Bécassine.  J’ai écrit en pensant à elle.

Vous développez dans vos films un univers et un ton très personnels, mêlant humour, poésie, goût pour les inventions... Avez-vous senti en lisant les albums que l’univers de l’œuvre originale et le vôtre pourraient « coller » ?

Je n’ai pas réfléchi de cette manière. Il faut parvenir à s’approprier les choses. A l’origine, Bécassine me semblait loin de moi : un personnage principal féminin, une bande dessinée très ancienne, un peu désuète… Mais j’ai fait beaucoup de films de commande, au début de ma carrière, et je sais d’expérience que si l’on s’intéresse sincèrement à quelque chose, on y amène de soi. Je ne me faisais donc pas de souci à ce niveau-là.

Ce n’est pas la première fois que vous vous adaptez des œuvres littéraires pour le grand écran. Le Mystère de la chambre jaune et Le Parfum de la dame en noir étaient-ils également des commandes ?

Non, il  s’agissait de projets personnels, car j’aime énormément ces deux romans.

La série des Bécassine compte de nombreux volumes. Comment, à partir d’une telle masse, tire-t-on une histoire ?

Je ne suis pas parti d’un album en particulier. J’ai puisé à droite et à gauche, et me suis surtout intéressé au couple très attachant que forme Bécassine avec Loulotte, la petite fille dont elle s’occupe. Je voulais faire découvrir ces personnages à ceux qui ne les connaissent pas, notamment aux plus jeunes, mais aussi que les amoureux de Bécassine, qui sont souvent très attachés à Loulotte, s’y retrouvent.

Comment avez-vous travaillé ?

J’ai lu une bonne partie des albums, en prenant des notes (sur un petit gag qui me faisait rire ou sur d’autres éléments…). C’est ce que j’ai fait aussi pour les deux adaptations des aventures de Rouletabille (Le Mystère de la chambre jaune  et  Le Parfum de la dame en noir). Je lis, je m’imprègne et après je referme l’œuvre originale et je ne la rouvre plus quand j’écris le scénario.

Pourquoi ?

Mon but n’est pas de faire la meilleure adaptation de Bécassine, mais le meilleur film possible. Il faut que le résultat soit drôle, émouvant… La fidélité à l’œuvre m’importe peu. Au début, oui, mais pas ensuite. Après, il faut que ce soit bien et tant pis si ce n’est pas comme dans les albums. Je considère l’œuvre originale comme un terreau, mais la plante qui pousse à partir de celui-ci, c’est moi qui en suis responsable. Je ne m’impose pas de contrainte de fidélité : Bécassine est un personnage de fiction, de papier, donc je me sens libre de faire ce que je veux ! J’aurais aussi bien pu la transposer à notre époque. Je l’ai d’ailleurs envisagé, avant d’abandonner l’idée.

Dans les deux films tirés des aventures de Rouletabille, il y avait comme vous dites le « terreau de base » des romans, mais on sentait également que des influences externes avaient nourri votre travail d’adaptation, de Tintin aux films de Louis Feuillade, en passant par les tableaux de Magritte. Cela a-t-il également été le cas pour Bécassine ? Consciemment ou inconsciemment, est-ce que d’autres sources ont nourri votre travail d’écriture puis de réalisation ?

Oui. Pendant l’écriture, j’ai beaucoup pensé à la nouvelle Un cœur simple, de Flaubert, qui pour moi a beaucoup de points communs avec Bécassine. J’avais aussi en référence des amours d’enfance comme le film Mary Poppins, de Stevenson, ou bien la bande originale des Aventures de Pinocchio. J’ai d’ailleurs gardé, en écho à cela, des musiques italiennes dans Bécassine. Les gravures réalisées par Gustave Doré pour illustrer les Contes de Perrault ont également été importantes : on retrouve des références à son travail dans certains plans, dans la composition d’images… Mais flécher les influences est toujours compliqué, car elles sont profondes, anciennes, et donc dures à cerner. Je suis pétri de tout cela.

Dans le film, vous citez également Arsène Lupin, dont les aventures ont été plusieurs fois adaptées au cinéma…

C’est l’un de mes héros de roman préférés. L’œuvre de Maurice Leblanc, comme celle de Gaston Leroux, a beaucoup compté pour moi. Et Arsène Lupin est une figure de cinéma extraordinaire. Si je pouvais, j’aimerais beaucoup pouvoir adapter un roman de la série des Arsène Lupin. Ces romans, comme aussi les Fantômas, sont des amours d’enfance mais peuvent, je pense, toucher les gens aujourd’hui encore. On y retrouve une certaine élégance, une stylisation…
 

«. On se sert de procédés de prestidigitation pour écrire des scénarios, pour raconter une histoire, et dire quelque chose sans dire qu’on le dit, glisser des informations ni vu ni connu »
 

Dans Bécassine, comme dans plusieurs autres de vos films, on retrouve aussi votre goût pour le bricolage et les inventions loufoques. D’où est-ce que cela vous vient ?

Difficile à dire. Je suis toujours fasciné pas le génie humain, dans tous les domaines. [Il montre sa boîte à cigarettes, qui intègre un mécanisme pour les rouler] Le mec qui a inventé ça… je suis admiratif ! Souvent c’est un peu comique, et en même temps ça marche. J’aime beaucoup la magie des objets, quand ils accomplissent eux-mêmes le prodige. Et j’ai toujours aimé bricoler, réparer... Je m’en amusais dans Bancs publics, mais j’ai effectivement une longue expérience des magasins de bricolage et de tout leur charabia. J’ai plongé dans un magasin de bricolage comme j’aurais pu plonger dans un nouveau pays avec un obscur patois. C’était totalement dépaysant !

Vous êtes également passionné par la magie et en intégrez dans vos films …

C’est une passion d’enfance, que je pratique toujours. J’ai eu l’occasion de présenter des tours au café-théâtre Double Fond. Beaucoup de cinéastes aiment la magie. Je me sens plutôt magicien en écrivant. On se sert de procédés de prestidigitation pour écrire des scénarios, pour raconter une histoire, et dire quelque chose sans dire qu’on le dit, glisser des informations ni vu ni connu… Les magiciens sont par ailleurs souvent de fins psychologues, qui connaissent bien la nature humaine.

Plus largement, le spectacle vivant occupe également une place de choix dans vos films. Est-ce que vous considérez ces trois activités (magie, spectacle et cinéma) comme étant intimement liées ?

Oui, vraiment. Il y a toujours cette idée, qu’aimait bien Alain Resnais, qui est de dire qu’on est conscients que c’est une illusion, mais qu’on y croit quand même. Je trouve que c’est la force du cinéma. On sait qu’à la fin il y aura de nouveau l’écran blanc, et malgré cela on rentre dans l’histoire, on y croit, on ressent le frémissement de l’herbe, le son, l’image… J’aime beaucoup cela, savoir que c’est une illusion mais choisir d’y croire quand même. C’est effectivement la même chose avec la magie ou les spectacles de marionnettes.

Vous expliquiez dans une interview beaucoup vous intéresser au « pré-cinéma ». Est-ce que vous pourriez développer ?

Le pré-cinéma, ce sont toutes ces inventions qui précèdent le cinéma et commencent très tôt : avec la chambre noire, au départ, puis avec les lanternes magiques, avec projection d’images fixes, puis légèrement mises en mouvement. Puis le zootrope, le praxinoscope… Ces petits fragments de mouvements qui créent l’illusion. Très souvent en plus, ces objets, qui peuvent sembler primitifs, sont magnifiques. Quand j’ai fait un spectacle de magie, j’avais présenté au public un numéro avec une  lanterne magique. Je n’avais pas caché que j’installais mon matériel. Mais observer les gens attendre, puis voir cette petite image vacillante, éclairée à la bougie… J’ai vu qu’il y avait encore quelque chose de magique, quand bien même on regarde 40 000 images dans la journée sur son téléphone. Il y a de la poésie dans tous ces objets.

Est-ce que vous pourriez parler du polyorama que l’on voit dans Bécassine ?

C'est un appareil qui fonctionne avec un système de plaques, et je les ai filmées en respectant les procédés optiques de l’époque. Ce n’est pas scanné, ni fait de manière numérique. On a vraiment la vue que l’on avait à l’époque, en 1850, quand on regardait les plaques via cette visionneuse. Elles sont très belles, et  permettent une vue de jour en lumière incidente, et de nuit en étant rétro-éclairées. Avec des petites gélatines collées qui illuminent le lustre.

On sent qu’il y a dans ces objets et procédés quelque chose qui vous touche…

Oui, car ils créent de l’émerveillement. Je pense parfois au charme que pouvaient avoir les premières projections de films… C’était encore un monde idéalisé qu’il y avait dans ces images, il n’était pas du tout documentaire.

Diriez-vous que le cinéma, aujourd’hui, a perdu de son caractère magique ?

Non, je trouve que le cinéma est toujours magique ! Quand on y va, en tout cas, pas quand on regarde des films sur sa télé. Sortir de chez soi, être dans la salle, le moment où le noir se fait… Quand on va au cinéma, il y a encore cette idée de spectacle. Qu’on aille voir Star Wars ou le visage en gros plan de Sandrine Bonnaire. Dans tous les cas, il y a le monde en plus grand. Je reste très  attaché au cinéma en tant qu’expérience en salle. Et la projection numérique est très réussie. Je n’ai pas du tout de nostalgie de ce côté-là. Si j’ai une nostalgie, elle se situe plutôt du côté du nombre d’entrées. J’ai entendu récemment que le premier film de Resnais, Hiroshima mon amour, avait fait 2 millions d’entrées. Cela m’a fasciné. Combien en ferait-il aujourd’hui ?

Qu’est-ce qui vous touche au cinéma aujourd’hui ? A quoi est-ce que vous êtes sensible ?

Ce qui me touche, c’est quand je vois qu’un auteur est arrivé à faire son film, de manière personnelle, à rentrer dans son rythme, son rapport au temps à lui. J’ai revu récemment Le Havre de Kaurismäki. Quelle chance qu’il y ait encore des cinéastes comme lui ! Ce qui m’a touché, c’est de voir à quel point il n’est pas dans le souci du réalisme. On ressent de la liberté.

Vous jouez systématiquement dans vos films. Pourquoi ?

C’est une façon de faciliter le travail avec les autres comédiens.  Mais, d’une manière plus simple, ne pas le faire serait comme si, étant gosse, on invitait ses copains à jouer dans sa chambre et qu’on les regardait s’amuser sans participer, après avoir tout organisé. Moi j’ai envie de jouer avec mes copains !

Vous faites, en plus, souvent appel à la même bande de comédiens, dont fait partie votre frère Denis. Le cinéma, c’est une manière de prolonger vos jeux d’enfant ?

Oui, fondamentalement. Les films que je fais sont dans la continuité des spectacles que Denis et moi mettions en scène quand nous étions gamins, de ces jeux au cours desquels nous collions de la musique sur des images dont on disposait ou quand nous jouions avec des figurines. Il n’y a d’ailleurs pas eu de saut entre l’enfance et l’âge adulte car j’ai toujours fait cela (montages de diapos à l’adolescence…).

L’enfance est un thème important dans vos films, et ceux-ci sont souvent portés par un ton, un regard, que l’on pourrait qualifier d’enfantins…

J’essaie de prolonger mes émotions d’enfance car j’ai la sensation que l’on voit mieux, plus justement, le monde en le découvrant instinctivement et naïvement que, plus tard, en l’apprenant et en l’étudiant. Je trouve ces émotions pures, inébranlables. J’ai cette impression que les premières fois sont les bonnes et que c’est une erreur de vouloir, plus tard, gommer l’enfant qui est en nous. En tant qu’exilés de l’enfance, on essaie toujours de revenir à l’enchantement des débuts, même s’il y a d’autres bonheurs après.

Cinq films qui ont marqué Bruno Podalydès

  • Partie de campagne, de Jean Renoir
  • Journal intime, de Nanni Moretti
  • L’Enfant sauvage, de François Truffaut
  • Avanti, de Billy Wilder
  • Rio Bravo, de Howard Hawks


Bécassine, le huitième long métrage de Bruno Podalydès, a reçu l’avance sur recettes avant réalisation