Cédric Klapisch : « Mon matériau de base est toujours la réalité »

Cédric Klapisch : « Mon matériau de base est toujours la réalité »

14 septembre 2019
Cinéma
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Deux moi
Deux moi Emmanuelle Jacobson-Roques - Ce qui me meut
Riens du tout, Le Péril jeune, la trilogie de L’Auberge espagnole, Ma part du gâteau… Cédric Klapisch a toujours aimé scruter la société d’hier et d’aujourd’hui dans son cinéma. Avec cet œil pertinent qu’on retrouve dans Deux moi, portrait d’une jeunesse désenchantée et solitaire en quête d’amour(s) dans le Paris d’aujourd’hui. Il explique pourquoi.

Cinéaste et sociologue, ce rapprochement entre ces deux mots pour évoquer votre travail vous parle ?

Avant le cinéma, j’ai commencé par la photo de rue. Or celle-ci apprend à voir ce qu’on a en face de soi et à dépasser l’idée préconçue de ce qu’on aimerait trouver dans le cliché qu’on prend. Bref, on regarde au lieu de juger. Et tous mes films obéissent à cette logique qui représente d’ailleurs une dominante du cinéma français. Car si les réalisateurs américains adorent inventer ou refaire le monde, leurs homologues français penchent plus naturellement vers le naturalisme. Mon matériau de base est donc toujours la réalité. Et, selon mes projets, le regard que j’y ai posé a pu être journalistique (Ma part du gâteau où je me suis plongé dans le monde des traders, Ce qui nous lie dans celui des vignerons...) ou donc à dominante plus sociologique (Le Péril jeune, L’Auberge espagnole…).

Deux moi obéit à cette même règle ?

Dans Deux moi, je cherche à comprendre pourquoi et comment Paris et la vie de ses habitants ont changé depuis Chacun cherche son chat. L’explication centrale réside dans notre façon plus consumériste de vivre le quotidien. On vit tous dans un grand supermarché, tant pour commander des sushis et des livres que pour trouver l’amour ou une aventure d’un soir. Le tout guidé par une notion d’algorithme : si vous aimez ceci, celui-ci ou celle-là, vous aimerez cela, celui-là ou celle-là. Donc quand je me lance dans Deux moi, j’ai envie de parler de Paris mais aussi du paradoxe de vivre dans une époque hyper connectée où cette connexion fabrique de la déconnexion.

Vous avez souvent filmé les environs de Bastille. Pourquoi avoir choisi de vous aventurer pour la première fois dans le Paris des 18ème et 19ème arrondissements ?

D’abord parce que c’est un quartier que je connaissais mal et que j’avais vraiment besoin pour ce film de lieux où je n’avais pas mes repères. Mais aussi parce que je voulais raconter cette ville à travers les quartiers qui avaient le plus changé. En l’occurrence donc la Goutte d’Or, Stalingrad, le bassin de la Villette, ces espaces autrefois réputés à juste titre très dangereux dans lesquels les bobos sont arrivés et où des familles d’énormément de nationalités différentes cohabitent de manière assez pacifique. Situer mon action à cet endroit me permettait de raconter au mieux le Paris d’aujourd’hui dont certains affirment qu’il est plus violent qu’avant alors que, pour moi, il apparaît bien moins raciste et machiste que celui des années 70. En tout cas, tout n’est pas pire que ce qu’il a été.

Ce refus chez vous de glorifier le « c’était mieux avant » se retrouve aussi dans le regard que vous portez sur les trentenaires d’aujourd’hui…

Je déteste ce truc des vieux – dont je fais partie maintenant ! – qui sont juste dans la nostalgie et vous expliquent en gros que les jeunes n’ont rien compris à la vie, contrairement évidemment à leur génération à eux. Je suis comme tout le monde, je peux évidemment être nostalgique de choses qui ont disparu. Mais je ne regarde jamais avec mépris ou condescendance les jeunes générations qui en sont privées. Je trouve juste ça triste pour eux. L’évolution et la modernité vont toujours dans des sens totalement contradictoires. C’est dans la nature même de la technologie d’inventer des choses épatantes qu’on finit par subir. Prenez l’exemple de Facebook. Il se trouve à la fois à l’origine du Printemps arabe et des fake news. Il permet de retrouver des amis perdus de vue tout en suscitant l’angoisse de ne jamais être assez « liké ». Les réseaux sociaux créent un besoin et une dépendance. En apparence, ils offrent du lien. Mais, dans les faits, ils renforcent souvent la solitude car, à force de vivre ses amours derrière son écran, la rencontre, le fameux passage à l’acte - qu’on soit un garçon ou une fille, homo ou hétéro – restent une source d’angoisse. C’est exactement ce que raconte Deux moi à travers la solitude de mes deux personnages, campés par Anna Girardot et François Civil.

Deux moi, en salles le 11 septembre 2019.