Comment avez-vous rencontré la réalisatrice Suzannah Mirghani ?
Didar Domehri : J’interviens comme experte production à Qumra, le marché de coproduction du Doha Film Institute, qui se déroule chaque année en avril à Doha (Qatar), sous la direction artistique d’Elia Suleiman. J’y accompagne des réalisateurs originaires de la région Moyen-Orient / Afrique du Nord. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Suzannah Mirghani, venue présenter un projet de film. J'aime connaître le parcours des nouveaux talents et j'ai été impressionnée par son regard et la qualité de son court métrage Al-Sit (2020). Bien soutenue par le Doha Film Institute, elle n’avait cependant pas de producteur et je lui ai donc proposé de l’accompagner. En parallèle, elle était soutenue sur le scénario par Annemarie Jacir, réalisatrice palestinienne également productrice via Philistine Films, qui lui avait présenté Caroline Daube, productrice allemande de Strange Bird GmbH. Nous avons décidé, toutes les trois, de produire Cotton Queen, en essayant de maintenir coûte que coûte le tournage au Soudan, désir le plus cher de la réalisatrice, non seulement au regard du faible nombre de films réalisés dans ce pays, mais également pour faire travailler son équipe soudanaise dans des décors originaux.
Quelles ont été les premières étapes de production ?
Le scénario était loin de sa version aboutie : nous avons pris le temps de le retravailler pour nous approcher le plus possible de la vision que nous partagions pour ce film. À partir du moment où ce texte nous a semblé mature, nous avons postulé à la Cinéfondation, dirigée par Georges Goldenstern, qui avait aimé le projet et l’a sélectionné. Cela nous a permis de le présenter à des coproducteurs ainsi qu’à des potentiels vendeurs, mais aussi de positionner Suzannah Mirghani comme une nouvelle voix émergente à suivre. Cotton Queen a obtenu le prix ArteKino International, qui a offert une visibilité supplémentaire au projet, ainsi que des fonds qui ont permis de financer les repérages au Soudan. La crainte planait que le contexte politique soudanais vienne tout chambouler : ça n’a pas manqué, la guerre a éclaté quelques mois plus tard, rendant impossible tout tournage. De plus, la situation était si dramatique que ceux qui ont pu -dont la majorité du casting et de l’équipe technique- se sont réfugiés dans les pays voisins et principalement en Égypte.
Où avez-vous finalement décidé de tourner le film ?
L’Égypte possède aussi des champs de coton,et le pays est apparu comme le plus à même de ne pas dénaturer l’histoire et les décors. Parmi les rendez-vous organisés pendant la Cinéfondation, nous avions rencontré Jessica Khoury et Mohamed Hefzy, producteurs égyptiens chez Film Clinic, qui avaient témoigné d’un réel intérêt pour le film : ils nous ont rejoints pour repenser le projet, d’autant plus que le budget avait drastiquement augmenté en raison de sa relocalisation. Suzannah Mirghani avait des références assez claires de ce qu’elle souhaitait retrouver et, malgré quelques compromis, nous sommes parvenus à être assez proches des décors soudanais. Le tournage s’est étalé sur vingt-quatre jours, essentiellement au Caire, avec une équipe technique alliant talents français, allemands, soudanais et égyptiens.

Comment s’est organisée cette coproduction entre ces différents pays ?
L’approche organique du projet nous a permis d’identifier très tôt les chefs de postes capables d’apporter leur expérience, tout en étant en phase artistiquement avec Suzannah Mirghani, dont c’était le premier film. Elle tenait évidemment à travailler avec certains de ses acteurs et chefs de postes soudanais qui pouvaient se rendre en Égypte, dont le chef costumier Simba Elmur et sa cheffe maquilleuse. Je l’ai aussi présentée à Frida Marzouk, directrice de la photographie, entre autres de Sous les figues de Erige Sehiri (2021). Je l’ai produit et présenté à la Quinzaine des Cinéastes l’année où nous pitchions aussi Cotton Queen à la Cinéfondation. Pour le tournage nous avons collaboré avec le chef opérateur du son (et chef monteur son) Emmanuel Zouki ainsi que le chef décorateur Pierre Glémet, le directeur de production Julien Auer, le directeur de post-production Adrien Léongue et le directeur de production allemand Alexander Funk. La post-production son a ensuite été réalisée en France avec le bruiteur Xavier Drouault et la mixeuse Laure Arto chez Micro Climat. Toute la post-production image s’est faite en Allemagne avec notamment les monteurs Simon Blasi, Amparo Mejías et Frank Müller, et tout cela grâce à l’aide du « Mini-traité » Aide au développement et à la coproduction de projets cinématographiques franco-allemands.
Financer un tel projet n’est certainement pas sans difficultés…
Nous savions dès le départ qu’aucun financement ne proviendrait du Soudan, en raison de la situation politique. Il a donc fallu faire preuve de créativité pour trouver la meilleure façon d’accompagner le projet via nos différents pays sans le dénaturer. En France, Orange Cinémas a été l’un des premiers partenaires, avant de fusionner avec Studiocanal, puis d’être rejoint par Totem pour les ventes internationales. Comme la majorité de nos chefs de postes français sont basés en Île-de-France, la région nous a soutenus via le Fonds de soutien Cinéma international. Outre les aides du « Mini-traité », il y a aussi eu le fonds Hubert Bals, ainsi que le fonds de dotation ArteKino. Côté allemand, nous avons eu le support de Arte ZDF, FFF Bayern, Hessen Film et EZEF, tandis qu’avec Philistine Films, nous avons été soutenus par le Doha Film Institute au Qatar, le Red Sea Film Festival en Arabie saoudite et l’AFAC. En Égypte, Film Clinic et Mad Distribution ont aussi contribué financièrement. Je pense que de plus en plus de cinéastes habitant cette région du monde vont se retrouver dans la même situation que Suzannah Mirghani, à devoir réaliser leurs films en dehors de leur pays d’origine. C’est là que les coproductions internationales trouvent leur rôle, lorsqu’elles sont mises en place de manière organique et avec l’ambition de soutenir la vision du réalisateur.

Quels ont été les défis pour former le casting ?
Certains acteurs du court métrage Al-Sit ont repris leur rôle ; pour les autres personnages, nous avons mis à disposition de Suzannah Mirghani une directrice de casting, afin de chercher des comédiens soudanais dans les différents pays partenaires du film. La réalisatrice a ainsi rencontré beaucoup d’acteurs résidant en France et en Allemagne, tandis que certains, repérés au Soudan, n’ont finalement pas pu venir à cause de la guerre et ont dû être remplacés à la dernière minute.
Pour la musique, le choix s’est porté sur Amine Bouhafa, reconnu pour son travail sur de nombreux films (Timbuktu, Sous les figues…).
Suzannah Mirghani était persuadée que son film aurait peu de musique. Nous l’avons présentée à Amine Bouhafa, et une fois le montage terminé, leur collaboration a donné lieu a à un travail très riche. Amine Bouhafa a d’ailleurs reçu le Prix de la meilleure musique de film au Festival de Thessalonique 2025.
À quel moment le distributeur Wayna Pitch est-il arrivé sur le projet ?
Après la présentation du film à la Semaine de la critique de la Mostra de Venise 2025. Nous avions reçu des marques d’intérêt de plusieurs distributeurs, mais tous avaient besoin de voir le film terminé, encore plus sur un premier long métrage où les risques sont plus nombreux. Par la suite, Cotton Queen a poursuivi sa route en festivals (Locarno Film Festival, Göteborg Film Festival, Chicago International Film Festival, Filmfest Hamburg, Seattle International Film Festival, Doha Film Festival, Arab Film Festival Rotterdam…), en recevant de nombreux prix (Prix du public du Doha Film Festival, Prix TV5 Monde du Meilleur Film, Prix du Jury du Luxor Film Festival, Prix du Meilleur Film du Thessaloniki Film Festival) avant sa sortie française.
COTTON QUEEN
Réalisation et scénario : Suzannah Mirghani
Production : Strange Bird, Maneki Films et Philistine Films
Distribution : Wayna Pitch
Ventes internationales : Totem Films et Studiocanal
Sortie le 5 août 2026
Soutien sélectif du CNC : Le « Mini-traité » Aide au développement et à la coproduction de projets cinématographiques franco-allemands