Cristi Puiu ou la tragi-comédie humaine

Cristi Puiu ou la tragi-comédie humaine

09 juillet 2020
Cinéma
Tags :
Malmkrog
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Fer de lance de la Nouvelle Vague du cinéma roumain apparue au tout début des années 2000, Cristi Puiu livre son quatrième long métrage, adaptation de Trois entretiens du penseur russe Vladimir Soloviev. On retrouve dans Malmkrog, ce film à la durée monstre, toutes les problématiques philosophiques et esthétiques du cinéaste découvert en 2005 avec La Mort de Dante Lazarescu. Portrait.

Cristi Puiu fait corps avec son cinéma. Sa douceur et son calme contrastent avec une stature imposante. Il dégage, en effet, force et sagesse. On décèle chez lui la profondeur du philosophe pour qui chaque situation ou geste appelle à la transcendance et la grâce de l’artisan modelant chacun de ces « objets » avec une précision méticuleuse.

Agé de 53 ans, le réalisateur issu d’un milieu populaire a grandi sous le régime totalitaire de Nicolae Ceausescu. Le futur cinéaste a 18 ans quand le dictateur tombe et que la Roumanie connaît enfin un vent nouveau. C’est dans une école d’arts visuels à Genève, en Suisse, que ce passionné de peinture et de cinéma va apprendre « à structurer sa pensée et ses gestes. » Des gestes amples, point de départ d’une œuvre devenue fleuve où chaque long métrage flirte avec les trois heures. Des durées qui permettent à ses personnages de prendre possession d’un espace le plus souvent réduit (un appartement, une maison, une chambre d’hôpital...) et d’y mettre en scène leurs obsessions. Malmkrog, son dernier né inspiré d’un texte de l’auteur russe Vladimir Soloviev, s’articule ainsi comme un flot ininterrompu de paroles sur près de trois heures trente.

Le nom de Cristi Puiu est donc arrivé sur la carte du cinéma en 2005 lors du Festival de Cannes. On y découvrait alors La Mort de Dante Lazarescu (Prix Un Certain Regard), fable tragi-comique aux allures de comédie à l’italienne autour du calvaire d’un pauvre homme alcoolique, depuis son petit réduit jusqu’à son lit d’hôpital. Avec le sombre Aurora (2010), nous suivions pas à pas les errements d’un homme insondable prêt à commettre le pire. C’était depuis un intérieur modeste que le drame domestique pouvait se mettre en place. Dans Sieranevada en 2016, en lice pour la Palme d’or, une réunion de famille dans un petit appartement des faubourgs de Bucarest prenait des allures d’épopée immobile. Avec ce film, qui du propre aveu de Puiu avait une forte résonance autobiographique, l’arrivée sans cesse reportée d’un pope, censé prononcer la prière liturgique en mémoire d’un défunt, créait une attente fiévreuse exacerbant les passions.Pour Cristi Puiu, l’immensité du monde peut trouver sa juste place dans un cadre à priori restreint : «  Sieranevada est une station, un point d'arrêt dans un voyage qui reste hors-champ. Pas besoin de grands décors pour témoigner de la vérité d'un personnage. Celle-ci s'inscrit dans la fluidité ou les hésitations de ses gestes ! »

Malmkrog est l’adaptation de Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion du russe Vladimir Soloviev, écrivain russe contemporain de Tolstoï avec qui il va prendre ses distances et de Dostoïevski sur lequel il va prendre appui.  La vie de l’écrivain a été notamment traversée par un renversement spirituel et mystique. Dans ce texte écrit et publié à la toute fin du XIXe siècle, Soloviev exposait, à travers différents personnages réunis dans un immense manoir perdu au milieu de la Transylvanie, sa vision d’un monde en décomposition. Il y est question de religion, de politique, du bien et du mal. Fidèle à la prose de Soloviev, le film qu’en tire Cristi Puiu ressemble à une longue joute verbale où la parole est éprouvée, remise en cause par les différents interlocuteurs : un politicien français, une éditrice, un général de l’armée russe, un philosophe... « J’aime le cinéma de Cassavetes et de Rohmer, explique Cristi Puiu. Chez eux la parole est action. C’est un muscle qui se tend ou se détend en permanence. J’essaie modestement de me rapprocher d’eux. » En cela Malmkrog est son projet le plus ambitieux et jusqu’au-boutiste.

Cette idée d’adaptation d’un texte que l’intéressé juge lui-même « insurmontable », donne au spectateur l’impression d’entrer par effraction dans un dîner mondain où son invisibilité lui permet de s’abreuver d’une pensée en construction. Ici, l’éloquence coupe le souffle. Jusqu’au vertige. Sans chercher à jouer avec la capacité d’attention du spectateur, Cristi Puiu explore à travers ces différents tableaux vivants la richesse de son art (le cinéma donc) et s’interroge sur la façon de restituer une parole à l’écran.
Ces considérations artistiques qui n’ont pourtant rien de théoriques – du moins dans sa représentation – rapprochent Puiu de ses « camarades » de la Nouvelle Vague roumaine qui a éclos au début des années 2000 : Radu Muntean, Cristian Mungiu, Corneliu Porumboiu... Mais Cristi Puiu, fidèle à son humour teinté de désespoir, aime à rappeler qu’il n’y a pas de Nouvelle Vague roumaine, « juste des réalisateurs désespérés. »  Et de fait, chez lui, comme chez ses confrères, c’est avant tout l’absurdité de la société de leur pays (et plus globalement du monde en général) qu’ils mettent en scène.

Malmkrog, sorti mercredi 8 juillet, a reçu l’Aide au programme éditorial vidéo 2020 du CNC.