Comment votre rencontre avec l’explorateur Loury Lag vous a donné l’idée de réaliser ce documentaire ?
Jérémie Renier : Je traversais quelque chose de difficile. Je venais de perdre mon meilleur ami [l’acteur Gaspard Ulliel - Ndlr], j'étais accablé par la douleur, la perte et la tristesse. J’ai rencontré Loury, qui m’a fait cette proposition un peu chevaleresque de partir avec lui en Arctique sur sa mission : il s’était dit que le seul moyen de m’aider, c’était en m’emmenant avec lui pour me confronter à cette violence, à cette introspection, dans un endroit où il n’y a pas le droit à l’erreur. Je lui ai serré la main en lui disant : « OK, à la mort, à la vie ». J’en ai alors parlé à un producteur et ami, Hugo Sélignac, avec qui j’avais travaillé sur mon premier film Carnivores (2016) : il était intéressé pour produire un documentaire sur Loury, mais seulement si je m’impliquais dans l’histoire. Au début, je n'avais pas envie de me mettre en lumière. Mais en écrivant sur le projet, je me suis rendu compte que cela me faisait du bien dans mon deuil et j’ai décidé de raconter notre aventure à tous les deux.
Il y avait cette envie de raconter quelque chose de plus grand que nature, presque un conte initiatique.
Comment avez-vous constitué l’équipe de tournage pour une expédition aussi extrême ?
Au départ, je voulais partir avec quelqu’un de confiance avec qui je me sente libre. Fabien Ruyssen est un ami d’enfance mais il est surtout chef opérateur en fiction. Quand nous avons commencé à tourner ensemble avant le départ, je me suis rendu compte que c’était lui qu’il me fallait pour cette aventure. Sur place, nous avions une équipe minuscule : Fabien était la seule personne de mon côté, puis Benjamin Faure, le cadreur qui travaille avec Loury depuis longtemps, et Chloé Tedaldi, sa cheffe de mission. Pour les parties plus extrêmes, nous avons été rejoints par Nathanaël Sapey-Triomphe.
Pourquoi avoir choisi de tourner sans ingénieur du son ?
C’était un choix à la fois pratique et artistique. Je ne voulais pas d’ingénieur du son parce que je savais que nous allions être constamment en mouvement et dans des conditions très compliquées. Nous ne pouvions pas utiliser de micros HF, car les câbles gèlent avec ces températures. Je ne voulais pas non plus imposer à quelqu’un de souffrir pour ne pas pouvoir travailler comme il le voulait. Réduire l’équipe me permettait aussi de me déplacer plus vite et d’être plus libre. Nous avons donc travaillé avec des micros directionnels équipés de grosses bonnettes adaptées au froid.
Quel matériel avez-vous utilisé pour tourner dans l’Arctique ?
Nous avons volontairement choisi un matériel relativement léger. Fabien Ruyssen et Benjamin Faure tournaient avec une Sony Alpha 7 et une Sony FX3, tandis que Nathanaël Sapey-Triomphe, sur la partie la plus extrême de l’expédition, utilisait une Sony FX6. Il avait également un drone, qui a été essentiel pour rendre compte de l’immensité des paysages.
Le drone joue un rôle important dans le film. Comment l’avez-vous utilisé dans ces conditions extrêmes ?
Les images aériennes étaient indispensables. Sans elles, il aurait été très difficile de comprendre l’immensité de l’Arctique et la solitude dans laquelle nous évoluions. Mais faire voler un drone à ces températures est extrêmement compliqué. Il nous est arrivé de le perdre parce qu’il gelait littéralement en vol et tombait. Nathanaël a vécu des situations assez épiques pour le récupérer.
Quelles ont été les principales difficultés techniques liées au froid ?
Étonnamment, le matériel résiste plutôt bien au froid. Le plus compliqué, c’est l’humidité et surtout les passages entre le chaud et le froid. Dans la tente, quand on cuisine, il y a un peu de condensation, et c’est là que les problèmes peuvent apparaître. Les températures restaient quasiment en permanence entre -40°C et -50°C. Certains spécialistes nous disaient même que l’endroit où nous allions rendait la captation quasiment impossible. Sur la partie la plus compliquée du voyage, Nathanaël gardait ses batteries contre son corps pour profiter de sa chaleur corporelle. Il devait aussi savoir très précisément ce qu’il voulait filmer, car il fallait économiser chaque minute d’autonomie. Le plus dangereux, finalement, c’est l’erreur technique : retirer son gant une minute de trop peut suffire à geler ses doigts.

Le film possède une dimension très cinématographique. Était-ce une volonté dès le départ ?
Je ne voulais pas simplement faire un documentaire d’expédition. Dès le départ, il y avait cette envie de raconter quelque chose de plus grand que nature, presque un conte initiatique. J’ai davantage les codes du cinéma que ceux du documentaire. Avec Fabien et Nathanaël, nous avons cherché des plans très composés, très lents, qui prennent le temps de regarder les paysages. Je ne voulais pas de plans d’action filmés dans l’urgence. L’idée était vraiment de faire une proposition de cinéma.
À l’écran, il n’y a toujours que Loury et vous. Demandiez-vous aux cadreurs d'être presque invisibles à l'image ?
Mon fantasme au départ, c'était même de filmer moi-même pour être totalement seul avec Loury. Quand Nathanaël nous a rejoints, je lui ai demandé de disparaître derrière son objectif. Je voulais qu'on oublie sa présence, qu'il vole les moments sans jamais les provoquer. Pourtant, il vivait exactement la même aventure que nous. Mais je voulais que le spectateur ait vraiment le sentiment que nous étions seuls au monde.
La séquence avec l’ours polaire est particulièrement impressionnante. Comment l’avez-vous vécue sur le moment ?
C’est probablement l’un des moments où j’ai le plus ressenti cette contradiction entre vivre quelque chose et devoir le filmer. On entendait déjà des bruits autour de la tente depuis un moment, mais Nathanaël dormait profondément alors que nous étions en alerte. Quand il s’est finalement réveillé, il a attrapé sa caméra dans l’urgence. À cet instant-là, on est totalement focalisé sur l’idée de ramener des images. C’est un peu comme un journaliste de guerre : on perçoit le danger, mais on continue à filmer. Le problème, c’est que nous sommes sortis de la tente sans être préparés. Nous étions simplement en tenue pour dormir alors qu’il faisait entre -45°C et -50°C dehors. Très vite, on commence à partir en hypothermie. En même temps, il fallait surveiller l’ours, sécuriser le campement et continuer à documenter ce qu’il se passait. Avec le recul, je me dis qu’un petit détail aurait pu tout faire basculer. Heureusement, il ne s’est rien passé de plus grave.

Comment avez-vous construit le film au montage après une telle aventure ?
J’avais plus de 200 heures de rushes pour un film qui dure finalement 1h15. Pendant le voyage, j’ai énormément filmé parce que je voulais me laisser toutes les possibilités. J’ai rencontré des scientifiques, des populations locales, tourné beaucoup de choses qui ne sont finalement pas dans le film. Mon idée était de me donner suffisamment de matière pour pouvoir trouver l’histoire au retour. Le véritable défi du montage a été de simplifier. Nous avons retiré énormément d’éléments pour nous concentrer sur ce qui était essentiel. Le pari du film, c’était aussi ça : partir sans savoir exactement ce que nous allions trouver ni quelle forme prendrait le récit. Jusqu’au bout, nous avons vécu avec cette incertitude. Nous n’étions sûrs de rien. Nous étions une petite équipe dans l’un des endroits les plus difficiles du monde pour ramener des images, et c’est seulement au montage que tout cela a trouvé son sens.
D’UN MONDE À L'AUTRE
Réalisation et scénario : Jérémie Renier
Production : Chi-fou-mi et Vixens
Distribution : Pan Distribution
Sortie le 10 juin 2026