Gérard Vergez, entre les marges

Gérard Vergez, entre les marges

13 janvier 2022
Cinéma
Le cinéaste Gérard Vergez s'est éteint en décembre dernier à l'âge de 86 ans.
Le cinéaste Gérard Vergez s'est éteint en décembre dernier à l'âge de 86 ans. YouTube Editions L'Harmattan
Homme de théâtre, de cinéma et de télévision, Gérard Vergez aimait jongler avec les genres et les époques. Il est mort à l’âge de 86 ans. Portrait.

Pour reprendre le titre de son film le plus célèbre, on dira que toute vie artistique est un incessant « bras de fer ». Un créateur se doit, en effet, d’être perpétuellement en lutte pour créer. Même s’il a réussi à composer avec les contraintes qui pèsent forcément sur un cinéaste, Gérard Vergez aura bataillé ferme pour imposer ses idées. L’homme vient de mourir à 86 ans, un 24 décembre, le jour même de sa naissance à Caudéran, ancienne commune de Gironde aujourd’hui rattachée à la ville de Bordeaux. 

Il laisse une filmographie riche de six longs métrages dont le caractère, a priori éclaté, affirme toutefois une cohérence, tant formelle que thématique. Ses héros tentent de se défaire de la solitude, se frottent aux jeux dangereux de la passion amoureuse, trahissent et le sont en retour. Dans ce corpus, l’histoire avec un grand « h » (La Première et la Seconde Guerre mondiales...) se frotte à distance avec l’époque contemporaine. De film en film, les frontières spatio-temporelles sont floues. Ainsi, certains loubards de La Virée superbe (1974) – sorte de variation autour des Valseuses de Bertrand Blier, sorti deux mois plus tôt – ne seraient-ils pas les héritiers des Cavaliers de l’orage (1984), son drame d’après Jean Giono, où de jeunes gens se perdent sous la mitraille du front oriental des Dardanelles ?

Ennuis avec la censure

Son premier long métrage, Ballade pour un chien, date de 1969. Il est repéré à la première édition de la Quinzaine des Réalisateurs cannoise, section née dans le sillon des révoltes de Mai 68. Charles Vanel campe un vieil homme solitaire qui, au contact d’un chien rencontré dans un square, va commencer à rêver sa vie et s’imaginer des aventures extraordinaires avec ce « nouvel ami ». Gérard Vergez engage alors René Allio comme assistant.

Porté par cet élan, le cinéaste adapte ensuite une pièce de l’Italienne Natalia Ginzburg, Teresa (1970), une tragédie amoureuse avec Suzanne Flon. Un film qui permet à ce passionné de théâtre de renouer avec ses premières amours. Vergez a effet débuté par la mise en scène de pièces classiques et plus récentes, pour le TNP et la Comédie-Française, à partir de la fin des années 50.

Avec sa Virée superbe, en 1974, où une jeunesse rebelle est pourchassée par la police dans les décors de la banlieue d’Argenteuil, il connaît des ennuis avec la censure. L’exploitation du film est sévèrement contrariée. Cet échec douloureux le pousse à arrêter une première fois le cinéma. Et c’est via le petit écran que cet homme d’images va parvenir à continuer sa route, aussi à l’aise dans le documentaire, le feuilleton que les adaptations de classiques. 

« Télé dell’arte »

Sa transposition pour la télévision de L’Enlèvement du régent – Le chevalier d’Harmenthal (1977) d’après Alexandre Dumas, lui vaut une critique élogieuse de Claude Sarraute dans les colonnes du Monde. La journaliste loue la modernité de son approche et surtout sa fantaisie. Elle invente même le terme de « télé dell’arte » pour qualifier cette œuvre iconoclaste qui ressemble, selon elle, à « une comédie musicale impertinente et tendre, jouant à saute-mouton sur des tréteaux improvisés, tambourinant à nos carreaux, mêlant dessins animés aux ressources de la vidéo et renouant près d’un siècle après avec Méliès ». 

En 1984, Gérard Vergez revient au grand écran avec Les Cavaliers de l’orage, puis Bras de fer, l’année suivante, porté par les deux stars du cinéma français : Bernard Giraudeau et Christophe Malavoy. Ce récit d’amour et de trahison où pointe un certain sadisme sur fond d’Occupation se fait malmener par la critique. Il tourne en 1986 ce qui sera son ultime long métrage, Deux Minutes de soleil en plus, dernière présence à l’écran de Pauline Lafont qui décédera accidentellement l’année suivante. Dans ce drame psychologique où la folie gagne le couple formé à l’écran par Christophe Malavoy et Pauline Lafont, le cinéaste explore les débordements de la passion. Gérard Vergez a ensuite continué de travailler pour la télévision. On lui doit en autre des adaptations de Vendredi ou la vie sauvage, Le Diable au corps, ou encore Le Feu follet.

L’un de ses derniers travaux était littéraire, il s’agissait d’une étude sur l’amitié contrariée entre Émile Zola et Paul Cézanne (Cézanne et Zola, Éditions L’Harmattan). L’auteur y explorait la façon dont l’écrivain s’était servi de la personnalité tourmentée du peintre pour créer l’un de ses personnages. Le sous-titre de ce texte, paru en 2013, résume à lui seul le questionnement de tous les personnages qui peuplent l’œuvre de Gérard Vergez : Aimer, c’est dire la vérité ?