Hommage à Vincent Dieutre, figure singulière du cinéma européen

Hommage à Vincent Dieutre, figure singulière du cinéma européen

08 septembre 2026
Cinéma
Tags :
« Temps mort » réalisé par Vincent Dieutre et Julien Thèves
« Temps mort » réalisé par Vincent Dieutre et Julien Thèves La Huit production

De Rome désolée à Chantal A., Bruxelles, Vincent Dieutre a construit une œuvre unique, mélangeant (auto)fiction, récits documentaires et hommages aux cinéastes qu'il admirait. Cet artiste complet s’est éteint le 10 août 2026 à l’âge de 65 ans.


Depuis son premier long-métrage, Rome désolée (1995), tourné sur pellicule 16 mm -dans lequel il racontait ses errances de jeunesse, et notamment sa lutte contre la toxicomanie, avec en illustration les rues de la capitales italiennes en plans fixes- Vincent Dieutre n'a cessé de filmer l'Europe. Toujours de façon originale, à la frontière de la fiction et du documentaire. S'inspirant autant de ses voyages que de ses quêtes intimes, il a proposé jusqu'en 2025 une œuvre singulière.

Né le 25 novembre 1960 à Rouen, Vincent Dieutre suit des études d'histoire de l'art, parcourt l'Italie, l'Amérique Latine ou encore le Royaume-Uni avant de passer le concours de la Fémis -alors appelé Institut des Hautes Études Cinématographiques (IDHEC)- sur les conseils de son compagnon. Il intègre l'établissement en 1984 et y rédige un mémoire sur l'esthétique de la confusion, avant d'être lauréat d'une bourse « hors les murs » à la Villa Médicis, à Rome et à New York.

Il revient à la Fémis quelques années plus tard en tant que professeur, enseignant également le cinéma à l'université Paris VIII en parallèle de ses projets en tant que réalisateur. En trente années de carrière, il conçoit vingt-quatre films.

Réalisations intimes

La filmographie de Vincent Dieutre témoigne d'un goût pour l'expérimentation. Le cinéaste signe aussi bien des projets télévisés que des œuvres cinématographiques, des courts métrages en hommage à ses pairs, une pièce radiophonique ou des performances de plasticien. ARTE diffuse ainsi à partir de 2001 Bonne nouvelle, une méditation urbaine dans laquelle il filme son propre quartier. Leçons de ténèbres, tourné en 35 mm en 2000, s’inscrit dans la continuité de Rome désolée, puis Entering Indifference, qui prend la forme d'une lettre filmée, est sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, un an plus tard.

Autre sortie en salles, Fragments sur la grâce (2006), est un film sur le Jansénisme pour lequel il propose à Françoise Lebrun, Mathieu Amalric ou encore Eva Truffaut (qui collaborera également avec lui sur Jaurès) de lire des lettres historiques à ses côtés. Vincent Dieutre imagine aussi une pièce sonore, Bologna Centrale, commandée par l'Atelier de création radiophonique en 2002, qui prendra plusieurs formes par la suite à travers des déclinaisons en installation artistique et en vidéo documentaire (filmée en Super 8).

L’oeuvre de Vincent Dieutre s’inscrit également dans le courant queer, avec ses protagonistes homosexuels traversant l’Europe en quête de la beauté perdue (Mon voyage d’hiver, en 2003, complète ainsi Rome désolée et Leçons de ténèbres). En 2012, Jaurès reçoit le Teddy Award lors de la Berlinale : il y raconte son histoire d'amour au quotidien avec son compagnon, Simon, en filmant depuis son appartement, situé dans le quartier éponyme de Paris.

Invité à une rétrospective de son œuvre en 2015 par le festival Visions du Réel, le réalisateur y donne une masterclass intense : trois heures de discussion sur sa vision du cinéma. Il y livre notamment la naissance de sa passion : « Je suis né dans une famille de provinciaux. Mes parents n'ont pas beaucoup encouragé mes choix d'études et de formation artistique. Je n'avais pas vraiment d’idée du cinéma. C'est en tant que spectateur, petit à petit, que j'ai compris que c'était la synthèse de tout ce que j'aimais : la peinture, l'écriture… Tout ça en une seule pratique. »

 

Exercices d'admiration et collaborations

En parallèle de son travail d'auto-fiction, Vincent Dieutre enregistre des entretiens avec des cinéastes, dans le cadre de son travail de professeur, mais aussi en tant que scénariste et réalisateur. Naissent ainsi ses courts métrages Exercices d'admiration. Dans EA1 (2004), il interroge Naomi Kawase sur ses rapports au cinéma. Dans EA2 (2006), il revient sur le parcours de Jean Eustache, une nouvelle fois accompagné de Françoise Lebrun. Enfin, dans EA3 (2010), c'est Jean Cocteau qui est à l'honneur. Son dernier film, Chantal A., Bruxelles, est un hommage à la réalisatrice Chantal Akerman.

En 2008, Vincent Dieutre collabore au scénario de Trilogies de nos défaites, de Julien Thèves, avant de co-réaliser avec lui Temps morts, en 2021. Il collabore également à l'écriture de Beyrouth Hôtel pour Danielle Arbid, un projet commandé par ARTE projeté à Locarno en 2012 (où Vincent Dieutre avait reçu le Prix du jury en 2001 pour Bonne nouvelle).

Une oeuvre en mouvement

À la croisée du documentaire, de la fiction, de la littérature et des arts plastiques, Vincent Dieutre n’a cessé de brouiller les frontières entre les formes pour faire du cinéma un espace intime. « Au milieu des années 1990, Rome désolée surgit dans le paysage du cinéma français avec une liberté qui frappe encore aujourd'hui. Vincent Dieutre y parle à la première personne. De la drogue, du sida, des corps, du désir, du sexe cru, de ceux qui ont disparu », écrivent les cinéastes de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) dans l’hommage qu’ils lui consacrent sur leur site. « Quelque chose d'une génération s'y grave, s'imprime, une génération traversée par l'hécatombe et qui cherche pourtant encore dans les villes, le sexe, les rencontres, l'art, quelque chose à quoi se tenir. Il y a déjà ce souffle mélancolique qui ne quittera plus son cinéma... ».

Cette démarche et cette parole singulières se retrouvent notamment dans le portrait que Radio France lui avait consacré, Vincent Dieutre, Fragments, en 2012. Le cinéaste y évoque son travail et son parcours, entouré entre autres de membres de sa famille, de la réalisatrice Dominique Auvray et de la comédienne Françoise Lebrun.

Un cinéma de l’intime et de la mémoire, où le personnel n’aura jamais cessé de rejoindre le collectif.