Jacques Richard : « Laurent Terzieff était habité par une force impénétrable »

Jacques Richard : « Laurent Terzieff était habité par une force impénétrable »

26 juin 2020
Cinéma
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Laurent Terzieff et Jean-Claude Brialy dans Les Garçons de Mauro Bolognini
Laurent Terzieff et Jean-Claude Brialy dans Les Garçons de Mauro Bolognini Franco London - Ajace - DR - TCD
Avec le documentaire Le Fantôme de Laurent Terzieff, le réalisateur dresse un portrait sensible du comédien décédé il y a tout juste dix ans. Jacques Richard revient ici sur les rapports passionnés et exigeants entretenus par son modèle avec le cinéma.

C’est avec Les Tricheurs de Marcel Carné en 1958 que Laurent Terzieff débute sa carrière au cinéma. Comment les choses se sont-elles passées ?

Jacques Richard : A la fin des années cinquante, Marcel Carné est bien-sûr une grande figure du cinéma français. Tout le monde a en tête Les Enfants du paradis, Le Jour se lève... Il entend alors se renouveler et filmer la jeunesse. Carné a repéré Laurent Terzieff à la télévision dans la fiction L’Affaire Weidmann où il incarnait un criminel, sympathisant nazi, qui sera le dernier condamné à mort à être guillotiné sur la place publique. La prestation de Laurent Terzieff dans ce téléfilm est étonnante. Pour Les Tricheurs, Carné hésite alors entre Belmondo et lui. Il choisit Terzieff. Belmondo lui, a un petit rôle. Les deux acteurs resteront amis toute leur vie, comme le montre un document que j’ai utilisé dans mon film. Leurs pères respectifs - sculpteurs tous les deux - étaient déjà très proches. Les Tricheurs sera un très grand succès public. Dans le rôle du mauvais garçon à la beauté renversante, Laurent Terzieff crève littéralement l’écran.

1958 est une année importante, La Nouvelle Vague s’apprête à changer le visage du cinéma français. Laurent Terzieff va cependant rester à l’écart de ce renouveau...

Marcel Carné représentait un cinéma « à l’ancienne ». Avec sa caméra, l’homme se sentait plus à l’aise en studio que dans la vraie vie. La notion de néoréalisme impulsée par Roberto Rossellini ne le concernait pas. A part quelques séquences à Saint-Germain-des-Prés devant le Café de Flore, il y a très peu de décors naturels. Il est évident que Marcel Carné, malgré sa volonté de saisir le souffle de la jeunesse, n’était pas synchrone avec son époque. Après Les Tricheurs, Laurent Terzieff ne va se voir proposer que des rôles de mauvais garçon au regard ténébreux. Ce qui va le lasser très rapidement. Et puis Jacques Rivette l’approche pour Paris nous appartient mais il refuse. Rivette travaille sans scénario et Terzieff, formé au théâtre, reste très attaché au texte. Les copains du cinéaste - Truffaut et les autres - ne vont pas lui pardonner.  

C’est donc du côté du cinéma italien qu’il va trouver des rôles...

... A cette époque, c’est assez naturel. Beaucoup de comédiennes et de comédiens français travaillent à Cinecitta. Laurent Terzieff va ainsi tourner Kapò de Gillo Pontecorvo, et surtout Les Garçons de Mauro Bolognini où il est formidable. Le scénario est écrit par Pier Paolo Pasolini qui le dirigera plus tard dans Médée avec Maria Callas. Il y aura aussi Ostia de Sergio Citti que Pasolini devait initialement mettre en scène. Mais, bien avant ça, il y a la rencontre avec Roberto Rossellini pour Vanina Vanini, où il incarne un jeune rebelle dans l’Italie du XIVe siècle. L’homme pourchassé va trouver refuge chez une princesse dont il tombe éperdument amoureux. Mais leur romance est impossible. Ce film date de 1961. Laurent Terzieff, qui était très beau, incarne alors avec Jean-Paul Belmondo et Alain Delon, l’une des trois grandes stars montantes du cinéma...

... Il restera toutefois plus en retrait que les deux autres...

Ce n’est pas le même profil. Laurent Terzieff était plutôt réservé et menait une vie quasi monacale. C’était surtout un passionné de théâtre. Il a très tôt fondé sa troupe et cherchait avec sa complice Pascale de Boysson à révéler de jeunes auteurs anglo-saxons. Il voulait dénicher les nouveaux Harold Pinter et Samuel Beckett.

Cette grande passion pour le théâtre l’a-t-elle empêché de s’épanouir totalement au cinéma ?

Difficile à dire. Pour lui, c’est vrai, le texte était fondamental. On peut imaginer que le réalisme voulu par le cinéma de la Nouvelle Vague n’était pas forcément compatible avec ce qui lui paraissait aussi essentiel. Toutefois, lorsqu’il s’engageait avec un cinéaste, il se mettait corps et âme à son service. S’il a refusé beaucoup de rôles c’est, comme il le dit dans une archive que je montre dans mon film, qu’il respectait trop cet art pour s’engager dans des projets qui ne lui plaisaient pas ou l’auraient obligé à refaire inlassablement la même chose. A son enterrement, Jean Rochefort a ainsi loué la cohérence et la sagesse de son parcours. Laurent Terzieff ne s’est jamais trahi au nom d’une ambition quelconque.

Parmi son imposante filmographie, on compte, entre autres, un film d’Henri-Georges Clouzot et un autre de Jean-Luc Godard, deux figures importantes et très fortes du cinéma français...

Laurent Terzieff a été très heureux de tourner La Prisonnière dans lequel il jouait une sorte de double à l’écran de Clouzot. Le rôle était plutôt violent mais intense. Quant à Godard pour Détective, il n’en gardait pas un très bon souvenir. Godard n’aimait pas beaucoup les acteurs. Terzieff l’a ressenti. Il en est sorti particulièrement frustré...

Il y a aussi la rencontre avec Philippe Garrel. Ils ont tourné quatre films ensemble. Cette « alliance » parait surprenante...

La vérité c’est qu’il était très ami avec le père de Philippe, le comédien Maurice Garrel. C’est donc par amitié qu’il a accepté de se mettre au diapason des « délires » minimalistes de Philippe Garrel. Je ne suis pas certain que ces expériences l’aient particulièrement intéressé.

Ce que l’on retient de Laurent Terzieff à l’écran, c’est surtout une présence magnétique et notamment une intensité dans le regard...

Ce regard était incroyable en effet. Il était habité par une force impénétrable. Pasolini l’a d’ailleurs très bien utilisé dans Médée où il joue le Centaure. Tout comme Valerio Zurlini pour Le Désert des Tartares, autre sommet de sa filmographie.

Quand et pourquoi avez-vous commencé à vous intéresser à la figure de Laurent Terzieff ?

A mon arrivée à Paris, le premier travail que j’ai décroché était une place d’assistant pour son frère, Marc Terzieff qui réalisait des fictions pour la télévision. J’avais à peine 19 ans. Un jour, il m’a proposé de jouer une petite scène devant sa caméra face à son frère. Avec Laurent, nous nous sommes ensuite revus sur les tournages de Philippe Garrel dont je suis devenu l’assistant. J’aimais beaucoup la présence qu’il dégageait. C’est en découvrant beaucoup plus tard le livre que lui a consacré sa sœur (Une vie pour le théâtre : Laurent Terzieff, mon frère de Catherine Terzieff ndlr) que j’ai saisi plus en profondeur sa personnalité. C’était quelqu’un d’assez insaisissable. L’idée de faire un film pour révéler tous les contours du personnage s’est alors imposée à moi.

Votre film s’intitule Le Fantôme de Laurent Terzieff, il fait directement écho au film que vous aviez consacré à Henri Langlois (Le Fantôme d’Henri Langlois, 2004)...

Le fantôme traduit l’idée d’un retour du refoulé. Les spectres viennent nous visiter, comme des mauvaises consciences... Henri Langlois et Laurent Terzieff étaient des personnalités puissantes, presque trop. Ils ont pu faire de l’ombre aux autres. Il n’y avait cependant rien de malsain là-dedans, c’était au contraire des êtres purs.... Leur vie respective a été un sacerdoce. On disait d’ailleurs de Laurent Terzieff qu’il vivait comme un moine, un mystique... Il y avait peut-être quelque chose de déraisonnable chez l’un comme chez l’autre. Les gens déraisonnables sont passionnants.