Jean Rouch en cinq films

Jean Rouch en cinq films

30 mai 2021
Cinéma
Chronqiue d'un été
Chronqiue d'un été Tamasa Distribution
Alors qu’on fête le 31 mai le 104ème anniversaire de sa naissance, retour sur l’œuvre du réalisateur-ethnologue, grand spécialiste de l’Afrique et immense documentariste dont le cinéma-vérité a fortement influencé la Nouvelle Vague.

Au pays des mages noirs (1946), les débuts au cinéma

Jean Rouch est né le 31 mai 1917 à Paris. Diplômé de la prestigieuse Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, il travaille comme ingénieur des travaux publics au Niger où il construit des routes et des ponts avant d’être expulsé de ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale, après avoir marqué son opposition au gouvernement de Vichy. Résistant actif sur ce continent puis au sein de la 2ème DB du Général Leclerc avec laquelle il va jusqu’à Berlin, il revient à la Libération à Paris renonçant à exercer son métier d’ingénieur, il préfère suivre des cours d’ethnologie avant de repartir vivre de nouvelles aventures en Afrique. Il décide de descendre en pirogue les 4200 kilomètres du fleuve Niger, accompagné par deux amis ingénieurs partageant son désenchantement et une caméra 16 mm achetée aux Puces. Il rapporte des images inédites des rites et préparatifs qui entourent la chasse à l’hippopotame chez le peuple Songhaï. « Il y a tous mes films là-dedans », dira plus tard Rouch. A 29 ans, son travail, présenté au Musée de l’homme, est salué par nombre d’ethnologues renommés, dont Claude Lévi-Strauss. Un camarade l’incite à proposer ces images  aux  Actualités Françaises – le programme des actualités diffusé dans les salles de cinéma qui produit par ailleurs un grand nombre de documentaires – qui les achetent, les montent en insérant des plans incongrus et en agrémentant l’ensemble d’un commentaire condescendant dit par un commentateur sportif. Le film est gonflé en 35 mm et sort sur grand écran. Mais cette version n’a plus rien à voir avec la captation attentive initiale. Le regard  de Rouch et sa puissance ethnologique volent en éclats, même si Roberto Rossellini le choisit comme avant-programme de Stromboli en 1950.

Moi, un noir (1958), le film de la révélation

Jean Rouch est passé au long métrage en 1954 avec Jaguar, road movie où trois amis quittent leur village pour atteindre la Gold Coast (ancien nom du Ghana) afin d’y faire fortune. Un projet dont le tournage s’étalera, par petits bouts, sur plusieurs années, avant sa sortie en salles en 1967. Mais entre temps et en parallèle, Jean Rouch développe et tourne d’autres films. A commencer par ce Moi, un noir qui va faire découvrir son cinéma et revient sur ce thème des migrations des hommes à travers le continent africain, sujet de sa thèse d’ethnologie. Il y filme en effet le quotidien de « vrais » Nigériens expatriés en ville, le parcours de trois hommes et une femme qui abandonnent leur village pour tenter l’aventure urbaine en s'installant dans la banlieue d'Abidjan où ils vont se heurter à une civilisation déshumanisée. Mais Rouch n’hésite pas à filmer, au fil de son récit, des scènes fantasmatiques ou poétiques et l’accompagne d’un commentaire en partie improvisé par le protagoniste lui-même, Oumarou Ganda. La frontière entre réalité et fiction n’existe plus. Avec ce film récompensé par le Prix Louis-Delluc, Rouch questionne le rapport aux images et nourrit la réflexion sur ce qu’on appellera un an plus tard et toujours grâce à lui le « cinéma-vérité ».

Chronique d’un été (1961), le manifeste du cinéma- vérité

Edgar Morin propose à Jean Rouch de quitter un temps l’Afrique pour la France afin de poser son regard d’ethnologue sur les habitants de notre pays. Le sociologue veut interviewer des Parisiens sur la façon dont ils se débrouillent avec l'amour, le travail, les loisirs, la culture, le racisme... Rouch répond positivement. D’abord parce qu’il va ainsi pouvoir filmer pour la première fois l’enquête d’un autre (et pas uniquement la sienne). Ensuite parce qu’il y voit un moyen de faire taire la critique qu’on commence à entendre de certains intellectuels africains lui reprochant de porter un regard d’entomologiste plus que d’ethnologue sur les habitants de leur continent. Bref de les traiter, à leurs yeux, plus en animaux qu’en êtres humains. Chronique d’un été répond par le cinéma à ces attaques injustes. Car la logique du regard qu’il pose sur les Parisiens choisis par Edgar Morin (de Régis Debray qui vient de rentrer à Normale Sup à la rescapée de l’horreur des camps d’extermination et future réalisatrice Marceline Loridan en passant par un ouvrier de chez Renault ou une exilée italienne) est la même. En duo avec Morin, il signe un instantané de la France de ce début des années 1960 et suscite les débats autour du féminisme, l’intégration des émigrés, le travail ou la guerre d’Algérie. Leur répartition des rôles est parfaite. Morin relance et Rouch pique, provoque et s’amuse même sciemment à faire dérailler la machine parfaitement huilée en y ajoutant un intrus : un étudiant ivoirien tout juste arrivé en France  et dont les réflexions vont remettre en question les propos tenus par ailleurs. Cette oeuvre marque une date importante dans l’histoire du septième art : c’est le manifeste du cinéma-vérité qui entend surmonter l’opposition classique entre cinéma romanesque et documentaire. Avec l’idée d’une caméra qui ne se contente pas d’enregistrer ce qu’elle voit mais joue un rôle : faire émerger une parole longtemps tue voire étouffée, comme le déchirant aveu de Marceline révélant le tragique destin de son père. Une caméra accoucheuse qui a valu à ce film le Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes. Et cette œuvre traversa le temps. En 2012, avec A propos d’un été, Hernán Rivera Mejía retrouve ses protagonistes, sauf Rouch, pour un nouveau documentaire, cinquante ans plus tard.

La Chasse au lion à l’arc (1965), le conte initiatique

Quand l’ethnologie rencontre le conte initiatique… En racontant aux enfants Songhaï l’histoire de leurs ancêtres chasseurs, Rouch se fait passeur d’histoire avec ce film tourné sur 7 ans, au fil de ses sept missions ethnographiques effectuées à la frontière du Niger et du Mali. Devant sa caméra, on retrouve les derniers chasseurs à l’arc du Niger dont il décrypte les rituels accompagnant les différentes étapes de la chasse, mélange permanent de technique d’une précision redoutable et de magie face notamment à un lion – surnommé l’Américain – qui leur donne du fil à retordre. Jean Rouch, de sa voix accompagne leurs gestes, se fait griot blanc, perpétuant la tradition orale séculaire africaine. Avec, à l’arrivée, un Lion d’Or à la Mostra de Venise.

Cocorico, Monsieur Poulet (1977), son film le plus narratif

Ce devait être au départ un documentaire sur le commerce du poulet… jusqu’à ce que Jean Rouch et ses deux comparses Lam Ibrahim Dia et Damouré Zika, bifurquent vers la fiction. En suivant leurs (més)aventures à la recherche de poulets à vendre, le cinéaste livre une fiction hybride, où l’improvisation prend vite le pouvoir (au fil des pannes incessantes de la 2CV déglinguée de ses personnages). Le ton est donné. Ce sera celui de la comédie. Mais une comédie tournée caméra à l’épaule, à la façon d’un documentaire. Ce road movie se nourrit certes des rencontres de ses protagonistes mais, jamais dans son cinéma, Jean Rouch n’a laissé autant de place à la narration par-delà la seule observation et transmission de ce qu’il capte ou de ce que sa caméra provoque. Cette narration s’écrit au jour le jour, chaque matin au petit déjeuner et les aventures ne prendront fin… que lorsqu’ils seront arrivés au bout du stock de pellicule en leur possession. Le ton est joyeux. A mille lieues du regard souvent misérabiliste ou débordant de bons sentiments porté sur l’Afrique. Parce que Rouch connaît ce continent comme personne et qu’il co-construit le film avec ces deux amis à la fois scénaristes, réalisateurs, acteurs. L’ethnologie peut aussi être ludique. Le charme fou de cette fantaisie flirtant avec le burlesque en apporte la meilleure des preuves.