Jean-Fabrice Janaudy : "On a beaucoup œuvré, cet été, pour combler le manque de films en salles"

Jean-Fabrice Janaudy : "On a beaucoup œuvré, cet été, pour combler le manque de films en salles"

26 octobre 2020
Cinéma
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Les 3 Jours du Condor de Sydney Pollack
Les 3 Jours du Condor de Sydney Pollack 1975 Studiocanal - Dino De Laurentiis Company - Paramount Pictures - Wildwood Enterprises
Gérant de la société Les Acacias, spécialisée dans l’exploitation, la programmation et la distribution de films de patrimoine, Jean-Fabrice Janaudy revient pour le CNC sur son parcours atypique et sur les difficultés que traverse le secteur.

Comment avez-vous débuté votre carrière ?

Jean-Fabrice Janaudy DR

J’ai toujours voulu travailler dans le cinéma, sans pour autant savoir dans quelle branche exactement. Je suis issu d’un milieu ouvrier de la banlieue lyonnaise et n’avais aucune idée des métiers afférents au milieu. J’ai donc suivi un parcours classique, prépa HEC, école de commerce, au cas où. Mon premier stage, qui devait être une étude financière d’une entreprise, s’est déroulé au cinéma Opéra de Lyon où je me suis vite transformé en caissier bénévole pendant tout un été ! Par la suite, j’ai fait mon service militaire à l’ECPAD, le département audiovisuel de l’armée, avant de rencontrer Alain Van Gennep, le directeur d’exploitation d’UGC, dans un forum des métiers. On s’est très bien entendus et il m’a proposé de faire un stage à la direction de l’UGC les Halles… Puis, le hasard a fait que j’ai décroché un poste de standardiste aux Acacias, en septembre 2000.

Parlez-nous de votre rencontre avec Simon Simsi, le créateur des Acacias.

Notre premier entretien a duré environ trente minutes. La seule chose qui intéressait Simon, c’était de savoir si je connaissais Henri-Georges Clouzot ! Il se trouve que je connaissais bien le réalisateur de Quai des Orfèvres, son film préféré. Assez vite, une relation de confiance s’est instaurée entre nous et il m’a confié de plus en plus de responsabilités. À l’époque, Les Acacias étaient en charge de la programmation du Reflet Médicis, salle d’art et d’essai parisienne mythique. J’ai fait mes preuves en programmant des séances de midi qui ont bien marché. La première était consacrée au cinéma japonais, je m’en souviens encore ! J’ai ensuite organisé de grandes rétrospectives – plutôt françaises. Ça a été ma principale occupation jusqu’en 2006.

En plus du standard ?

Oui ! (Rires.) Dans l’intervalle, en 2002, Simon a racheté le cinéma Le Vincennes où j’ai aussi travaillé avec lui sur la programmation, très différente de celle du Médicis puisque c’est une salle d’actualité avec une seule séance de patrimoine. En 2004, Simon s’est associé à Claudine Cornillat pour racheter le Max Linder Panorama, sur le point de fermer. On a travaillé ensemble pendant dix ans pour le relancer, ce à quoi nous sommes parvenus avant de revendre nos parts à Claudine qui s’en occupe toujours.

Et la distribution dans tout ça ?

Il faut savoir qu’on fait de tout aux Acacias. (Rires.) Nous sommes une petite structure, constituée de trois à quatre personnes selon les périodes. D’emblée, Simon m’a également intégré à la réflexion sur les films à sortir en salles. J’ai progressivement commencé à pister les ayants droit des films et à apprendre ce métier, qui n’est absolument pas complémentaire de la programmation !

Comment êtes-vous devenu gérant des Acacias ?

À la mort de Simon, en février 2018, sa famille, qui ne travaille pas dans le cinéma, a décidé de déléguer ses pouvoirs à quelqu’un de l’équipe en place. J’avais le profil financier, mais je n’avais pas particulièrement envie de devenir gérant. C’était néanmoins la seule solution pour continuer à faire ce que l’on aimait et à perpétuer l’esprit de Simon, qui voulait avant tout partager sa cinéphilie.

Quel est votre rôle aujourd’hui ?

Je m’occupe de la programmation et de la gestion du Vincennes, notre unique salle désormais. Pour la distribution, nous sommes trois à nous répartir les tâches : Nadine Mela s’occupe du matériel et du marketing ; Emmanuel Atlan gère la programmation de nos films dans les salles françaises et dans les festivals ; quant à moi, je m’occupe en partie des choix de films et je tranche sur toutes les autres questions, artistiques et financières.

Il y a un lien historique des Acacias avec le cinéma italien. Est-ce toujours votre marque de fabrique ?

Oui, d’autant plus que, durant les vingt dernières années, nous avons constaté que le cinéma de patrimoine italien marchait très bien en salles. Sans doute parce que le public français est attaché à ce cinéma-là et à ses grands acteurs, les Mastroianni, Gassman et autres, et que les propositions contemporaines sont rares et faibles.

On estime qu’un film de patrimoine a bien marché à partir de quels chiffres ?

Aujourd’hui, quand une ressortie atteint 10 000 entrées, on parle de gros succès. C’est devenu rare. Pour cette raison, les distributeurs indépendants organisent de plus en plus des rétrospectives, ce qui permet de rationaliser les coûts, notamment en termes de marketing. C’est ce qu’on a fait cet été avec deux films d’Alberto Lattuada, Guendalina et Les Adolescentes.

On imagine qu’on ne travaille pas de la même façon des films d’Alberto Lattuada et Les Trois Jours du Condor que vous venez de ressortir ?

Le film de Sydney Pollack est suffisamment connu et culte pour se suffire à lui-même. Il n’y a pas de travail de pédagogie à faire autour. S’agissant du nombre de copies, dans les deux cas, on raisonne sur la durée en s’appuyant sur Paris et les grandes villes au départ. Pour Les Trois Jours du Condor, on est partis avec cinq à dix salles, et on espère en avoir cent cinquante dans l’année qui vient. Le succès d’un film s’évalue au nombre d’entrées, évidemment, mais aussi au nombre de salles qu’on a conservées au bout de deux ou trois ans. Le travail avec les scolaires n’est pas négligeable non plus.

Quelle est votre situation dans le contexte de crise sanitaire que nous traversons ?

On a beaucoup œuvré cet été, avec nos collègues, pour combler le manque de films en salles. Mississippi Burning, par exemple, a très bien marché en attirant près de 8 000 spectateurs. On a peut-être fait moins d’entrées en volume à l’arrivée, mais on a été programmés dans plus de salles, ce qui est important pour nous.

Comment voyez-vous l’avenir de la distribution de patrimoine ?

Il va falloir composer avec quelques aléas comme la fermeture annoncée du marché américain. Warner ne fait plus de cessions de droits ; Universal risque de faire pareil puisqu’il gère déjà l’intégralité de son catalogue des années 70 à nos jours ; la Fox, on ne sait plus trop depuis son rachat par Disney... Reste Paramount qui ne mène aucune politique de restauration de ses films. Cette question de la restauration est d’ailleurs importante. Faut-il, oui ou non, ne sortir en salles que des films parfaitement restaurés ? C’est une réflexion que l’on mène aujourd’hui, avec d’autres. La Toho, au Japon, par exemple, ne restaure aucun de ses films, elle se contente de scans HD de base. Je pense que notre métier est de montrer de grands films, restaurés ou pas. Il n’est pas question de priver le public de certains chefs-d’œuvre comme ceux de Mikio Naruse dont seulement cinq films sont sortis en France, sur les quelque soixante-dix qu’il a réalisés ! Les films que nous avons sortis ont très bien marché, sans bénéficier de copies flambant neuves. C’est un bon indicateur qui nous encourage à poursuivre dans cette voie.

Un dernier mot sur le Festival Play It Again !, que vous aviez contribué à faire émerger en 2008 au sein de l’ADFP (Association des Distributeurs de Films de Patrimoine), et qui propose une sélection des meilleures rééditions de l’année écoulée.

C’est un festival « best of », pensé sur le modèle du Festival Télérama, avec en prime quelques avant-premières et une programmation Jeune Public. Comme on n’avait pas de secrétaire ni de délégué général, il a fallu se rendre à l’évidence qu’on devait laisser le bébé à d’autres. L’ADRC (l’Agence pour le Développement Régional du Cinéma), qui a pris le relais en 2019, est mieux armée pour mener à bien cet événement qui a lieu dans près de trois cents salles en France. En raison du Covid, l’édition 2020, qui s’annonçait prometteuse (Apocalypse Now, Le Monde animé de Grimault, Quand passent les cigognes...), a hélas été annulée. Je fais confiance aux organisateurs pour préparer une belle sélection en 2021.