Quelle est la place exacte de la comédie musicale dans notre histoire cinématographique ? Contrairement à d’autres pays comme l’Inde ou les Etats-Unis, la France, malgré une poignée de chefs-d’œuvre dont elle peut s’enorgueillir, a un rapport complexe avec ce genre si particulier. Quand on veut en citer des fleurons nationaux, au-delà des classiques de Jacques Demy, Les Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort en tête, les noms ne se bousculent pas. « On compte en effet très peu de spécimens de comédies musicales en France, analyse Laurent Valière, amoureux du genre, producteur et animateur de l’émission 42ème Rue sur France Musique et auteur d’un livre consacré au sujet, 42ème Rue : la grande histoire des comédies musicales. Michel Legrand et Jacques Demy ont souvent raconté que quand ils essayaient de monter Les Parapluies de Cherbourg, les producteurs leur riaient au nez. Ils ne trouvaient pas d’argent pour faire le film. Ce n’est que grâce à Mag Bodard qu’ils y sont parvenus. Le succès des Parapluies… a ensuite ouvert la voie aux Demoiselles de Rochefort, pour lequel ils ont bénéficié de moyens considérables. » L’argent serait donc le nerf de la guerre ? « La comédie musicale stricto sensu, mettant en scène de grands ballets, demande beaucoup de moyens. Regardez Cats, qui a coûté plus de 100 millions de dollars ! Dans la comédie musicale, on est toujours sur le fil du rasoir. Si ce n’est pas parfait, c’est ridicule. Et la perfection coûte cher… C’est pour ça qu’il y a peu de prises de risques. »
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La comédie musicale française, pourtant, a une histoire. Qui n’est pas la même qu’aux Etats-Unis. « Dans nombre de films des années 1930, les acteurs se mettaient à chanter, explique Laurent Valière. Jean Gabin chantait, Maurice Chevalier aussi bien sûr… Mais cette tradition a disparu après-guerre. On a depuis tendance à dire que les acteurs français, contrairement aux Américains, ne savent pas chanter et danser. Ce qui n’est pas totalement vrai. En revanche, il y a de profondes différences culturelles : en France, quand il s’agit de monter une pièce à l’école, on choisit Molière. Aux Etats-Unis, c’est West Side Story ou Grease ! » La tradition de l’irruption de séquences chantées au cinéma sera revivifiée par les films de la Nouvelle Vague (Le Tourbillon de la vie dans Jules et Jim, Ma ligne de chance dans Pierrot le Fou…), culminera dans une comédie musicale emblématique de l’état d’esprit « enchanté » des années 1960 (Anna, réalisée pour la télévision en 1967 par Pierre Koralnik, avec Anna Karina, sur des musiques de Serge Gainsbourg), mais se perdra à nouveau au fil du temps.

Au moment où les films de la Nouvelle Vague font entendre leurs mélodies, les comédies musicales de Jacques Demy triomphent. L’empreinte immense laissée par les films du réalisateur nantais (en plus des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort, citons Peau d’âne, Une Chambre en ville, Trois Places pour le 26…) aura une conséquence esthétique majeure : pour la plupart des cinéastes qui suivront, faire de la comédie musicale en France, c’est, d’abord, se référer à Jacques Demy. On a beau relever des tentatives expérimentales, comme On connaît la chanson d’Alain Resnais (qui rencontra un grand succès et « qui annonce Mamma Mia ! », fait remarquer Laurent Valière), ou des variations nostalgiques plus ou moins exubérantes (Huit Femmes, de François Ozon, Pas sur la bouche, toujours d’Alain Resnais, Faubourg 36 de Christophe Barratier), c’est le style Demy qui aura fait le plus d’émules, de Jeanne et le Garçon formidable, d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, aux Chansons d’amour de Christophe Honoré. « Jacques Demy a inventé une forme nouvelle de comédie musicale, entre l’opéra et le naturalisme, conclut Laurent Valière. Quelque chose qu’on ne voyait pas vraiment dans le cinéma américain et dont s’est récemment inspiré Damien Chazelle dans La La Land. Chazelle dit que c’est grâce aux Parapluies de Cherbourg qu’il a découvert que les comédies musicales pouvaient raconter des histoires qui se terminent mal. Ce qui n’était pas du tout le cas à Hollywood. Demy a apporté à la comédie musicale un côté sombre et réaliste qui est pour le coup très français. » Inspiré par le cinéma français, La La Land, la plus remarquable des comédies musicales américaines récentes, va peut-être, à son tour, faire naître des vocations de ce côté-ci de l’Atlantique. Ce qui ne serait donc, finalement, qu’un juste retour des choses.
