La Haine : la genèse d’un succès

La Haine : la genèse d’un succès

03 août 2020
Cinéma
La Haine
La Haine Lazennec Associés - StudioCanal - Kasso Inc. Productions - Arte France Cinéma
Retour avec le producteur Christophe Rossignon sur la genèse du film culte de Mathieu Kassovitz, sorti le 31 mai 1995. Un long métrage qui ressort au cinéma ce 5 août.

Parlez-nous de votre rencontre avec Mathieu Kassovitz.

J’ai débuté au tout début des années 90 en produisant des courts métrages au sein des Productions Lazennec, notamment ceux de Mathieu : Fierrot le pou, Cauchemar blanc, d’après Moebius, puis, enfin, Assassins.... On a d’ailleurs cru pendant longtemps qu’Assassins... serait la matrice du premier long de Mathieu mais, assez vite, en le faisant, on s’est rendu compte que l’adaptation nécessiterait des moyens qu’on n’aurait pas. On s’est donc mis d’accord pour que Mathieu imagine une histoire moins ambitieuse, qui parlerait de lui, pour son premier film. Ça a donné Métisse.

C’est ensuite qu’il vous parle de La Haine ?

Pas encore, non. Juste après Métisse, il se met à écrire l’adaptation d’Assassins... qui lui tient particulièrement à ccœur. Survient l’affaire Makomé M’Bowolé en avril 1993, cette bavure policière qui a entraîné la mort d’un garçon de 17 ans, tué accidentellement à bout portant d’une balle dans la tête par un flic qui voulait l’intimider pour obtenir des aveux. Le lendemain, une manifestation se tient devant le commissariat du 18ème arrondissement de Paris à laquelle participe Mathieu. En revenant, il me dit qu’on met de nouveau Assassins... en stand-by pour faire La Haine dont il me raconte à peu près les grandes lignes : des potes de banlieue, une bavure policière, une vengeance probable. Tout va ensuite assez vite. Mathieu écrit le script en moins de six mois. Il y a peu de versions. On doit faire deux, trois séances de travail, pas plus. Pour le casting, ça va vite aussi. Mathieu veut Hubert Koundé et Vincent Cassel, qui étaient dans Métisse. Saïd Taghmaoui, un débutant qui connaît toute cette bande via la boxe et le hip hop, sera le troisième larron.

Comment se passent vos premières démarches pour monter le film ?

Ça coince tout de suite malgré le prestige des Productions Lazennec. Un monde sans pitié, La Discrète, L’Odeur de la papaye verte avaient assis la réputation de la société créée par Alain Rocca et Adeline Lecallier dont je suis associé. J’avais pour ma part monté L’Odeur de la papaye verte (de Tran Anh Hung) avec l’aide d’Arte et noué à cette occasion des liens avec Daniel Toscan du Plantier. Daniel était entre autres un très grand producteur, il avait du nez et faisait confiance aux jeunes. Je ne l’ai pas déçu puisque L’Odeur de la papaye verte a obtenu entre autres la Caméra d’Or à Cannes, a été vendu dans quarante pays puis a concouru aux Oscars. Arte remettra un peu d’argent dans Métisse et Toscan du Plantier, qui aimait bien le film, me dira que j’avais probablement repéré un talent en la personne de Mathieu. Quand je reviens vers lui deux ans plus tard avec La Haine, les choses ont évolué à Arte. L’influence de Daniel n'est plus la même et le comité de décision d'Arte ne veut pas du projet. Daniel va pour autant réussir, avec l’aide de Jérôme Clément (patron d’Arte à l’époque) et de Georges Goldenstern, à les faire changer d’avis et Arte consentira finalement à mettre un peu d’argent. L’Odeur de la papaye verte m’a par ailleurs permis de rencontrer Pierre Lescure, patron de Canal+, à qui je parle de La Haine. Il fait passer un message bienveillant au patron de StudioCanal, Pierre Héros, lui aussi hésitant, qui finit par rentrer dans le montage - StudioCanal assurera ainsi les ventes internationales. Le film est cependant mal financé par ces partenaires qui viennent plus ou moins à reculons. Tout gêne en fait : le sujet, le casting, le noir et blanc, la banlieue, le fait qu’on s’autodistribue avec l’appui de MK2... Je dois donc encore chercher des compléments de financement. C’est là où je me prends des murs en rafales ! On se met alors à retravailler le coût du film - Mathieu adapte son filmage sur la partie tournée à Paris en la simplifiant - et à prendre des risques avec Lazennec, et on finit par y arriver.

Trouver la cité de Chanteloup-les-Vignes où se déroule l’action a-t-il été facile ?

Non plus ! On ne trouvait pas en raison du sujet. Il a fallu tricher. On a changé le titre du film (en Droit de cité) et certains éléments du scénario pour convaincre les maires. Celui de Chanteloup a fini par donner son accord. Quand il a découvert le pot-aux-roses, il ne nous en a pas voulu. Il nous a tout de même confié que si on lui avait présenté le vrai projet, il aurait dit non comme les autres... Jean-Pierre Cardon a été un super maire pour Chanteloup.

Vincent Cassel, Mathieu Kassovitz, Saïd Taghmaoui et Hubert Koundé sur le tournage de La Haine Lazennec Associés, StudioCanal, Kasso Inc. Productions - Arte France Cinéma-DR

 

Il a ensuite fallu impliquer les gens de la cité.

Pas besoin de sortir de Polytechnique pour comprendre que c’était indispensable. Deux mois avant le tournage, nous avons loué un appartement dans la cité où Mathieu et les trois acteurs se sont installés pour faire connaissance avec les habitants. Il a fallu rassurer les gens, prévenir certains qu’on allait être des “perturbateurs de business” mais qu’on compenserait le manque à gagner... Travailler en bonne intelligence avec les “grands frères” a été crucial. Déjà, à l’époque, les mineurs étaient imprévisibles. Les grands frères nous assuraient une relative tranquillité par rapport à ça. On leur a attribué une fonction spéciale sur le tournage qui s’est plutôt bien passé. Vers la fin, cependant, ça devenait dur pour eux de contrôler les mineurs qui ont commencé à voler des talkies et à faire les cons avec. Il était temps que ça se termine. Nous avons passé en tout un mois sur place.

Quand vous voyez le premier montage du film, vous dites-vous que vous teniez quelque chose ?

Je me prends littéralement le film dans la gueule ! Mathieu voit ma tête et, avant même que je m’exprime, il me demande si on a bien l’impression que l’action se passe sur une journée. C’était son obsession avec laquelle il nous avait bassinés, le chef op’ (Pierre Aïm), une partie de l'équipe et moi, qui avions regardé tous les rushes pendant le tournage. Je lui réponds qu’on s’en fout. “Très bien, tu m’es très utile, me dit-il. Je n’ai pas encore mon film.” Je me dis qu’il est fou. Le jour même, il me demande de revenir en salle de montage, tout excité, pour me remontrer les dix premières minutes. Là, je comprends : il avait rajouté les cartons et le tic-tac qui scandent l’action et, surtout, indiquent le temps écoulé. Il avait raison. Ça apportait une tension dingue. On est tous les deux heureux de cette trouvaille qui apporte une franche plus-value au film. La suite, le montage sonore et l’étalonnage, se passeront sans nuages. Nous étions en effet certains de tenir quelque chose.

Puis, arrive Cannes.

Je sens qu’il faut montrer le film à Gilles Jacob le plus tôt possible. Nous sommes au mois de mars 1995. Gilles voit le film alors qu'il est loin d'être terminé et me dit le jour même : « Je le prends en compétition officielle. » Je suis abasourdi, sa sélection est loin d'être terminée. Il m’autorise évidemment à prévenir Mathieu et mes deux associés chez Lazennec, Alain Rocca et Adeline Lecallier, en exigeant de nous la plus grande discrétion possible. Tout le monde lévite. Avec Alain et Adeline, on décide dans la foulée de sortir le film en juin. Marin Karmitz, le patron de MK2, notre partenaire pour la distribution à qui on ne la fait pas, nous demande si on l’a montré à Gilles Jacob. On lui répond oui, sans lui dire que le film est d'ores et déjà sélectionné ! (rires) L’attaché de presse, François Guerrar, nous prévient cependant que si on sort le film en juin, il va falloir le montrer à la presse en amont mais aussi aux programmateurs de Gaumont et d’UGC, etc... Notre serment prêté à Gilles Jacob ne tient plus qu’à un fil... Je suis obligé de lui mentir en partie pour la presse - pas pour la programmation. On montre le film à des magazines triés sur le volet. On fait gaffe quand même. Avant même la présentation à Cannes, plusieurs couvertures de magazine vont tomber (comme celle de Première) contrairement à ce qui avait été convenu ! Gilles ne nous en pas gardé rancune.

Avez-vous cru à la Palme d’Or lors de la remise des prix ?

Nous n’avions pas cette prétention malgré une presse dithyrambique et des ventes internationales qui avaient cartonné durant la quinzaine cannoise. Quand l’assistante de Gilles m’appelle le dimanche pour nous prévenir de rester pour la cérémonie de clôture, nous étions déjà contents de recevoir un prix quel qu’il soit. Celui de la mise en scène représentait finalement la plus belle récompense pour Mathieu.

Le film connaît ensuite un beau succès en salles, avec plus de deux millions d’entrées.

Nous avons accumulé les succès et pas seulement en salles. Après la presse, les prix, le public, ça a été le tour du monde en Europe, aux Etats-Unis, au Japon... Jodie Foster, qui a eu un coup de foudre pour le film, nous propose de devenir notre marraine américaine. Je lui fais fabriquer une copie spécialement qu’elle va montrer à Spielberg, à Scorsese, à Coppola... Spielberg écrira une lettre à Jodie qu’elle transmettra à Mathieu. Il parle de la puissance cinématographique du film et se félicite qu’il vienne de France, capable de produire une telle œuvre. Mathieu me dira en rigolant, “c’est con, il ne connaissait pas ton nom, il t’a appelé la France”... Jodie ne s’arrête pas là. Elle permet aussi à Mathieu d’être invité sur les grands networks auxquels on n’a pas accès si on n’est pas américain ou excessivement connu. Ensuite, il y aura le Japon où Mathieu ne peut pas aller. J’y vais seul avec Hubert Koundé et je découvre le pays à travers ses yeux, ceux d’une personne de couleur. Ce n’est pas anodin. Hubert me fait remarquer qu’il n’y a pas de multiculturalisme là-bas, ça le marque et du coup moi aussi.

Le film était prémonitoire, sa postérité en atteste.

Prémonitoire, je ne suis pas sûr. Rappelons tout de même qu’à l’époque, il y avait déjà eu pas mal de bavures policières. Disons qu’il évoquait un vrai sujet de société. Après Cannes, le Premier Ministre Alain Juppé a tenu à le voir avec quelques-uns de ses ministres. Nous avons organisé ça avec l’aide du CNC, en l’absence de Mathieu et des acteurs. “Nous, on est mal élevés, pas toi, me dit Mathieu. Si j’y vais, je lui allume la tronche, à Juppé !”. À l’issue de la projection, le Premier Ministre me certifie que les choses vont changer. Je n’ai pas l’impression que les choses aient tellement changé, la grande différence se sont surtout les réseaux sociaux et le fait qu’on a tous une caméra dans la poche. On mesurera vraiment la postérité du film plus de dix ans après, au contact des nouvelles générations qui découvriront et aimeront le film à leur tour.

Qu’avez-vous pensé des Misérables, qu’on présente comme le petit frère de La Haine ?

Le film de Ladj Ly est très fort. C'est un très grand film et il révèle plusieurs éléments nouveaux par rapport à La Haine : la forte présence d'institutions religieuses qui tiennent une partie des banlieues, la prostitution des mineures, qui n’existaient pas à l’époque et le fait que la bavure soit filmée et diffusable.

Quand Mathieu a lancé l’idée d’une suite en 2015, était-ce une boutade ?

Il était très sérieux. Quand il m’en a parlé, je lui ai dit que ça se ferait sans moi. On était allés trop haut, trop loin, je n’avais pas envie qu’on redescende.