La rotoscopie, entre réel et animation

La rotoscopie, entre réel et animation

10 décembre 2020
Cinéma
La Femme à cordes de Vladimir Mavounia-Kouka
"La Femme à cordes" de Vladimir Mavounia-Kouka
Tourner en prises de vue réelles avant de dessiner, en animation, par-dessus les séquences filmées. Tel est, en résumé, le principe de la rotoscopie. Explications avec Vladimir Mavounia-Kouka qui a utilisé cette technique d’animation pour son court métrage La Femme à cordes.

 

Apparue à la fin du XIXe siècle, la rotoscopie a été brevetée en 1915 par Max Fleischer, un des pionniers de l’animation américaine reconnu notamment pour avoir inventé, avec son frère Dave, le personnage de Betty Boop ou encore celui du clown Koko. A l’origine, cette technique d’animation consistait en une machine qui permettait, grâce à un rétroprojecteur, de dessiner à la main sur des calques les contours des personnages et des scènes filmés en prises de vue réelles, avant de les copier sur papier. Procédé à la frontière entre le réel et l’animation, la rotoscopie séduit rapidement le monde du cinéma de l’époque. Eprouvée par les frères Fleischer sur des films tels que Out of the Inkwell (1918) mettant en scène Koko le clown et produit par J.R. Bray Studios ou Les Voyages de Gulliver (1939) qu’ils ont produit au sein de leur propre studio, la rotoscopie fut également utilisée par Walt Disney pour des séquences de Blanche-Neige et les sept nains (1937) ou encore Alice au pays des merveilles (1951).

Evolution technologique oblige, la rotoscopie ne demande plus de papier aujourd’hui, tout pouvant être fait par ordinateur. Ce qui permet d’ailleurs aux animateurs de disposer d’outils renforçant encore davantage le réalisme de l’animation. « Pour avoir un mélange constant de dessin animé et de vidéo, nous avons construit un programme qui est une sorte de filtre détectant certains détails, tels que les yeux ou la peau du visage, pour les faire apparaître davantage. La peau est parfois plus fine dans certaines parties du visage, ce filtre le détecte et nous permet de régler l’animation avec un curseur afin de mélanger parfaitement ce « masque vidéo » avec le dessin animé », explique Vladimir Mavounia-Kouka en revenant sur le processus de création de La Femme à cordes.

 « L’idée de base de la rotoscopie est d’exploiter de l’image vidéo qu’on mélange ensuite à du dessin animé. Il faut redessiner les personnages en les détachant par exemple du décor », explique le réalisateur. Il a ainsi tourné toutes les scènes de son court métrage en studio sans décor, après avoir défini ses cadres grâce à un story-board. « Les décors ont été réalisés ensuite en matte painting et peints directement sur l’ordinateur. À partir de marquages au sol et des esquisses des décors, nous avons positionné notre caméra dans le studio. Nous avons filmé les comédiens sur fond neutre, ce qui nous permettait d’avoir une vidéo dans laquelle ils se détachaient bien pour les redessiner ». Pour gagner encore en réalisme et reproduire fidèlement leurs mouvements, les comédiens de La Femme à cordes ont joué en costumes et tous les objets avec lesquels leurs personnages devaient entrer en contact étaient présents sur le tournage.

Un travail minutieux

Autre élément à prendre en compte avec la rotoscopie, le nombre d’images par seconde. Difficile en effet de reprendre et dessiner chaque image de la séquence en prises de vue réelles. « Nous avons enlevé la moitié des images de la vidéo. Nous n’avons pas dessiné 24 images par seconde, mais plutôt 12 ou 8 selon les plans », explique Vladimir Mavounia-Kouka, qui a choisi cette technique d’animation pour son réalisme.

La rotoscopie permet d’avoir des mouvements naturalistes de comédiens avec des proportions réalistes.

« Pour La Femme à cordes, nous avons d’ailleurs essayé de conserver leurs mouvements tels quels, sans les corriger en dessinant », souligne-t-il en précisant que cette technique d’animation permet de gagner un certain temps pour construire cette animation réaliste qu’il recherche et d’avoir à l’écran la spontanéité des comédiens. « Les animateurs sont les acteurs des personnages en animation. Avec la rotoscopie, de vrais comédiens incarnent les héros du film et eux n’ont pas les « tics d’animation » que peuvent avoir certains professionnels moins subtils que d’autres ». Avantage supplémentaire, dessiner par-dessus des images réelles peut être fait « par des personnes n’ayant pas forcément un niveau senior en animation ».

« Diriger des comédiens est un apprentissage », poursuit le réalisateur de La Femme à cordes même s’il aborde la prise de vue réelle et l’animation de la même manière.

A partir du moment où on sait ce qu’on veut raconter, il n’y a pas de différences entre expliquer à un comédien ou un animateur les émotions que doit véhiculer un personnage.

« A mon sens, l’expérience fait que l’on trouve les bons mots pour leur demander d’exprimer ce que l’on souhaite ». L’objectif de Vladimir Mavounia-Kouka avec ce court métrage était par exemple de « créer une sorte de trouble visuel » pour que le spectateur se rende compte qu’il s’agit « d’un dessin animé avec du réel ». « Il y a ainsi des traces de la prise de vue réelle car je voulais que la vidéo apparaisse par endroits ».

La Femme à cordes

Produit par Caïmans Productions et La Boîte…Productions, La Femme à cordes met en scène Sébastien, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui découvre un jour dans un théâtre, où il s’est rendu sur les conseils d’un inconnu, un homme malmenant une jeune femme. Fasciné, il décide à la fin du spectacle de s’interposer et de bouleverser l’ordre établi.
Pour ce court métrage ancré dans un « univers réaliste et urbain », son réalisateur a choisi différentes palettes de couleurs illustrant chacune une ambiance différente. « Les couleurs sont assez chaudes au départ pour la foire qui se passe l’après-midi. La séquence du théâtre est éclectique et saturée, les néons sont un clin d’œil au deep show. Au milieu du film, la tonalité est gris clair, morne et triste. Enfin, la dernière scène utilise des éclairages électriques publics à l’intérieur de l’immeuble, pour rappeler les lumières de la scène de théâtre mais sans le côté spectaculaire ».