« Les Recommencements » : « Nous avons inventé une manière de vivre ensemble dans le cadre d'un film à faire »

« Les Recommencements » : « Nous avons inventé une manière de vivre ensemble dans le cadre d'un film à faire »

15 octobre 2026
Cinéma
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« Les Recommencements » réalisé par Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter
« Les Recommencements » réalisé par Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter Clin d’Oeil Films - La Huit Production - Temps Films - CBA

Les Recommencements suit le parcours d’Al Moon, un vétéran amérindien de la guerre du Vietnam, qui décide de se rendre à une réunion d’anciens soldats. Les réalisatrices Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter, qui l’ont suivi dans son périple, racontent l’ambition du documentaire.


Comment est né votre documentaire Les Recommencements ?

Isabelle Ingold : Il y a quelques années, nous avons voulu explorer la Californie du Nord. Un jour, nous nous sommes arrêtées dans une laverie automatique pour laver nos vêtements et, entre deux machines, un homme est venu vers nous. C'était Al Moon. Quelqu’un lui avait dit qu'il rencontrerait des personnes venues de loin, et que ce serait important. Le soir même, nous dinions ensemble et il a proposé de nous emmener dans sa réserve, chez les Yuroks. Sur le retour, il nous a confié son projet de traverser la moitié des États-Unis pour retrouver les hommes de son ancien bataillon à Kansas City. Quelque chose s'est lié entre nous ce jour-là, mais ce n'est que trois semaines plus tard, revenues à Paris, que nous l’avons appelé pour lui proposer de faire le voyage ensemble et d’en faire un film. Il a tout de suite accepté.

Qu’est-ce qui vous a le plus saisi chez lui ?

Vivianne Perelmuter : Sa singularité. Une manière de parler, de penser, et un mélange troublant d'aplomb, de vitalité et d’un côté tourmenté, comme à vif. Au cours de la longue journée dans sa réserve, nous avons commencé à entrevoir toute sa complexité. Nous découvrions à la fois son territoire, mais aussi un homme qui, même parmi les siens, semblait se tenir à l’écart, toujours sur ses gardes. Ce qui nous a bouleversées, c’était son désir de changer, de se libérer du poids du passé. Il voulait se confronter à ce qui le hantait, une histoire dont il était resté prisonnier depuis le Vietnam. Un traumatisme d’autant plus vertigineux qu'il avait combattu sous l’uniforme de l’armée qui avait massacré son peuple. Sa force, c'est que quelque chose le poussait à risquer une rencontre avec ce passé plutôt que de continuer à vivre sous son emprise.

 

Comment se sont déroulées les prises de vues ?

I. I. : Après des repérages, nous avons tourné une vingtaine de jours à l’automne 2019, Vivianne à l’image et moi au son.

V. P. : Dès le départ, nous avons choisi de tourner seules avec Al pour préserver l'intimité de notre relation. Il importait aussi de partager son mode de vie, de vivre comme lui. Al n'a pas de maison, il dort dans son pick-up ou sous une tente, nous avons donc campé avec lui. Nous partagions alors les mêmes situations, des plus quotidiennes aux plus exceptionnelles, les mêmes gestes essentiels pour se nourrir ou s'abriter. Ce choix a été décisif. Il a changé notre rapport à lui, à la nature, au territoire, comme notre façon de filmer.

I. I. : Nous avons vécu ensemble des moments où nous ne nous parlions pas, où nous sommes devant le feu à faire à manger. Nous ne venions pas filmer une scène intéressante pour repartir aussitôt. Nous avons inventé une manière de vivre ensemble dans le cadre d'un film à faire. C’est aussi une manière de désamorcer toute idée préconçue, le cinéma devient ici une vraie expérience commune.

Dans ce voyage, vous avez accordé beaucoup de place à l’imprévu... 

V. P. : Nous avions repéré sur une carte les lieux où nous voulions passer, mais nous n’avions pas fixé de date, nous laissions les choses ouvertes. C’est précisément tout l’enjeu d’un voyage : pouvoir bifurquer, ou même se perdre.

Comment avez-vous trouvé la bonne distance pour filmer Al ? 

V. P. : Nous tenions la caméra nous-mêmes, si bien qu’elle n’était pas extérieure. Elle incarnait notre présence, notre relation à lui. Nous ne voulions pas qu’elle l’enferme ou le fige. Plutôt que de suivre chacun de ses mouvements, nous avons privilégié les plans fixes, caméra à la main ou sur pied. Le plan fixe définit un cadre mais un cadre d’expérience dans lequel Al peut évoluer comme il le souhaite. Nous avons aussi évité de nous placer frontalement face à lui afin de ne pas boucher son horizon. L’enjeu du film, c’est l’aventure d'Al, ses rencontres avec d’autres, avec ce pays, et surtout avec lui-même. Notre place légèrement désaxée ménageait son espace et lui permettait de regarder où il voulait, et parfois de se retourner vers nous. Pour nous, trouver la bonne distance, c'est aussi ne pas poser de questions, parce qu'elles seraient forcément porteuses de notre vocabulaire, de nos schémas de pensée. Nous avons préféré laisser celles et ceux que nous filmions se révéler à leur rythme, selon leur propre nécessité.

« Les Recommencements » réalisé par Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter
« Les Recommencements » réalisé par Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter Clin d’Oeil Films - La Huit Production - Temps Films - CBA

L’obscurité joue un rôle important dans le documentaire…

V.P. : Nous avons passé beaucoup de soirées avec Al, dehors puisque nous campions. L’obscurité dans la première partie du film est devenue un parti pris esthétique autant qu’éthique. La lumière éparse ne révèle Al que par fragments : un profil, une main, de sorte qu’il n’est pas totalement disponible au regard. Nous voulions que les spectateurs et spectatrices fassent aussi l'expérience d'approcher quelqu’un peu à peu, plutôt que de le saisir d’un seul regard. Et dès lors que tout n’est pas visible, nous ralentissons, nous ne sommes plus dans une simple consommation de l’image. Nous projetons ses peurs, ses désirs, en se risquant à une interprétation. L'obscurité protège Al, elle est aussi une caisse de résonance pour tout ce qu’il dit et tout ce qu’il ne dit pas.

Le documentaire est parsemé de moments presque oniriques, où l’on entend Al s’exprimer en voix-off et où il livre ses pensées…

V. P. : Nous avons souhaité rendre compte de toute sa complexité Al : un être plein d’énergie et profondément tourmenté, qui porte en lui l’histoire amérindienne, la guerre du Vietnam, mais aussi les contradictions de l’Amérique d’aujourd’hui. Cette complexité appelait différents registres de cinéma. Al avait écrit des textes, dont une lettre adressée à l’administration américaine pour faire reconnaître son syndrome de stress post-traumatique. Nous les avons montés sur papier, puis lui avons envoyé ce montage. Il l’a repris, retravaillé. Il y a eu comme ça plusieurs allers-retours au fil desquels quelque chose s’est déplacé dans sa façon de raconter. Al ne pouvait pas changer son histoire, mais il pouvait, au présent, transformer son rapport à elle. Il en devenait un narrateur avec cette distance critique, très bizarre au cinéma car elle n’est pas discursive, pas explicative, mais où il pouvait se percevoir autrement et s’affranchir un peu de ses blessures.

I. I. : Lors de l’enregistrement de la voix off, il est encore intervenu sur le texte. Ces séquences oniriques, ou de conte pourrait-on dire aussi, nous les avons montrées à Al en cours de montage, et il les avait particulièrement aimées. Cela nous a confortées dans l’idée qu’elles lui correspondaient.

« Les Recommencements » réalisé par Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter
« Les Recommencements » réalisé par Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter Clin d’Oeil Films - La Huit Production - Temps Films - CBA

Alors que sa fabrication n’était pas encore terminée, Les Recommencements a été présenté à ParisDoc. Quel souvenir gardez-vous de cette présentation ? 

I. I. : Un excellent souvenir. C'était un premier montage, qui a beaucoup évolué après. Beaucoup de responsables de festivals présents nous ont fait des retours enthousiastes. C’est d’ailleurs là que Visions du Réel, où le film a fait sa première en avril 2025, a découvert Les Recommencements. Nous avons par ailleurs eu un bel échange avec le producteur et réalisateur Richard Copans, mandaté par ParisDoc pour une consultation sur le montage : il a été le chef opérateur et le coproducteur de Route One / USA de Robert Kramer et il a perçu une parenté entre les deux films. Cela nous a profondément touchées car ce documentaire est important pour nous.

Vous accompagnez d’ailleurs beaucoup le film en festivals…

I.I. : Ce qui nous touche, c’est quand les spectateurs et spectatrices s’approprient le film depuis leur histoire ou leur expérience. Par exemple, des psychanalystes ont vu dans Les Recommencements quelque chose s’apparentant au travail thérapeutique parce que nous sommes dans l’écoute d’Al et qu’il change. 

V. P. : L’un des moments les plus forts reste la projection à la prison des Baumettes, à Marseille, devant de jeunes hommes. Le parcours d’Al, sa volonté de ne pas rester prisonnier de son passé, trouvait chez eux une résonance saisissante. Et la question des « recommencements » n’était plus juste un mot, mais un enjeu vital. À la fin, l’un d’eux nous a dit : « Merci de m’avoir ouvert à l’inconnu ». Un souvenir bouleversant.

LES RECOMMENCEMENTS

Affiche de « LES RECOMMENCEMENTS »
Les Recommencements VraiVrai Films

Réalisation : Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter
Scénario : Isabelle Ingold, Vivianne Perelmuter et Al Moon
Production : La Huit Production
Distribution : VraiVrai Films
Sortie le 21 octobre 2026

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