Robert Lynen, l'enfance brisée

Robert Lynen, l'enfance brisée

25 mai 2020
Cinéma
Poil de Carotte (1932)
Poil de Carotte (1932)

Star de cinéma à 12 ans, fusillé à 23 par les Allemands, Robert Lynen était un authentique héros. Portrait.


Robert Lynen aurait eu cent ans le 24 mai 2020. Fauché en pleine jeunesse, cet éternel adolescent au visage à la fois grave et enfantin restera à jamais Poil de Carotte, le jeune héros mal-aimé de Jules Renard et immortalisé à l’écran par Julien Duvivier, en 1932. Des taches de rousseur, un caractère trempé dans l’encre du désespoir : Robert Lynen, douze ans à l’époque du film, s’est sans doute nourri de sa propre enfance tragique, endeuillée par la mort du frère aîné, Edgar, à la suite d’une blessure au genou mal soignée. Ce drame survint en 1925, cinq ans après la naissance de Robert dans un environnement familial particulier.

Les parents de Robert mènent ce qu’on appelle la « vie de bohème ». Le père, ancien dessinateur industriel, a tout abandonné pour s’adonner à sa passion, la peinture. La mère, chanteuse et pianiste, vit de ses cours. Entretenu par un riche héritier de ses amis, le couple vit d’abord aisément sur la Côte d’Azur où  ses deux premiers enfants, Edgar et May, voient le jour. Après la première guerre, les Lynen s’installent dans le Jura où ils élèvent des animaux. Robert naît dans cette campagne rude et passe les trois premières années de sa vie entre vaches et cochons. Déménageant ensuite à Paris, la famille cultive toujours sa singularité. Robert ne fut ainsi pas scolarisé avant ses neuf ans, sa mère faisant son éducation. C’est d’ailleurs cette dernière qui inscrivit son fils à l’Ecole des Artistes où Julien Duvivier le repéra...

Cette enfance peu ordinaire imprègne les rôles au cinéma de Robert Lynen. Après Poil de carotte, il incarne pour Marc Allégret, Rémy, le héros orphelin de Sans Famille (1934). En deux films, il est devenu l’enfant-star de l’entre-deux-guerres, des clubs de fans se sont même constitués au Japon ! Mais le destin s’acharne sur lui : en 1935, son père se suicide, vraisemblablement en raison de problèmes d’argent et de santé - il commençait à perdre la vue. Le fidèle Julien Duvivier ne le lâche pas et lui donne un petit rôle dans La belle équipe (1936), puis dans L’homme du jour et Carnet de bal (1937). Mais le cœur n’y est plus vraiment. Robert refuse un rôle au théâtre en 1936 et fugue pour devenir mousse sur un bateau avant d’être ramené par son beau-frère (le mari de sa sœur), Pierre Henneguier, devenu l’autorité paternelle de la famille. Cet homme de combat, antifranquiste acharné, va transmettre ses valeurs humanistes au jeune Robert qui le prend comme modèle.

En 1938, l’année de ses dix-huit ans, Robert Lynen tient des rôles importants dans Mollenard de Robert Siodmak, Le petit chose de Maurice Cloche et Education de prince d’Alexander Esway. Un sursaut de courte durée. La guerre approche. Quand l’armistice avec l’Allemagne est signé, le 22 juin 1940, le jeune homme s’engage dans la Résistance. Entre deux rôles - les derniers - dans des films indépendants (comprendre : non coproduits par les Allemands), Espoirs (1941) de Willy Rozier et Cap au large (1942) de Jean-Paul Paulin, Robert Lynen échappe d’abord à un Chantier de Jeunesse en suivant le comédien Jean-Pierre Aumont dans une tournée théâtrale. Nous sommes à l’automne 41. En décembre, il interrompt la tournée après avoir appris le démantèlement du petit réseau clandestin marseillais dirigé par Pierre Henneguier pour lequel il avait accompli quelques actions. Il intègre dans la foulée le Réseau Alliance, mieux organisé, en tant qu’agent de liaison. Robert Lynen transporte du courrier, recrute, fait du renseignement. C’est un résistant courageux, qui achève avec succès plusieurs missions au cours de 1942. Arrêté à Cassis en février 1943 par la Gestapo, il est torturé et croupit un an en prison, en Allemagne, dont il essaiera par deux fois de s’échapper et où il refuse avec acharnement de travailler pour la UFA. Condamné à mort par un tribunal militaire, il est exécuté le 1er avril 1944, un peu moins de deux mois avant de fêter ses 23 ans. Ses restes seront rapatriés en France en 1947. Il repose depuis dans le carré militaire du cimetière de Gentilly.