Rosalie Varda : « Le cinéma d’Agnès Varda parle à tout le monde »

Rosalie Varda : « Le cinéma d’Agnès Varda parle à tout le monde »

28 juillet 2020
Cinéma
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Agnès Varda avec la camera DV sur le tournage des Glaneurs et la Glaneuse
Agnès Varda avec la camera DV sur le tournage des Glaneurs et la Glaneuse 2000 Ciné-Tamaris
A l’occasion des vingt ans de la sortie des Glaneurs et la Glaneuse, Rosalie Varda décrypte pour le CNC le documentaire réalisé par sa mère et analyse son impact.

Comment est né le documentaire Les Glaneurs et la Glaneuse ? D’une image, d’une rencontre, d’une envie ?

Agnès, mon frère Mathieu Demy et moi-même avons fait en 1999 un voyage au Japon dans le cadre du festival de Kobe. On était invités tous les trois à venir présenter des films d’Agnès et de Jacques (Demy). C’était très sympathique car les Japonais sont de grands cinéphiles. Comme mon frère est un féru d’appareils photos, on s’est retrouvés à faire la tournée des magasins de photo et de vidéo. C’est dans l’un d’eux qu’Agnès a acheté sa première caméra DV, une Sony portable toute petite. En revenant en France, elle a commencé à s’entraîner à l’utiliser. Je me rappelle très bien d’elle à Noirmoutier, s’exerçant à la tenir, à parler en même temps, à faire des mini-travellings. Je l’emmenais en voiture filmer des mottes de foin.

Comment a-t-elle choisi ce sujet des Glaneurs et la Glaneuse ?

Agnès se baladait souvent sur les marchés. Et sur celui du boulevard Edgar-Quinet (à Paris dans le 14e arrondissement), elle remarquait que des gens venaient, à la fin, ramasser les légumes, les fruits, les herbes. Un jeune homme, Alain, l’a tout particulièrement intriguée et elle a commencé à lui parler. Avant même le projet de documentaire, il y a chez Agnès l’envie de faire parler les gens. Elle s’intéressait à tellement de choses dans la vie. De fil en aiguille, elle a commencé à rencontrer des récupérateurs, des ramasseurs, des travailleurs, des personnes qui, par nécessité, se retrouvaient à glaner les restes des autres. Comme cet homme formidable qui explique que, pour répondre aux normes des supermarchés, le cultivateur se retrouve contraint à jeter des tonnes de pommes de terre. C’est effrayant… Agnès se rend compte concrètement à travers ces échanges qu’on est dans une véritable société du gaspillage. Et le documentaire que cela lui inspire traduit aussi la cohérence de son parcours. Elle s’est souvent intéressée aux ivrognes, aux clochards. Dès 1958, dans L’Opéra-Mouffe, elle filmait la pauvreté de la rue Mouffetard.

Et de ce sujet de société, Agnès Varda fait aussi un film très personnel…

Oui, ce que je trouve incroyable, c’est qu’elle arrive à se raconter au milieu de ça. Sa voix, son commentaire font partie de son écriture de cinéma. Un documentaire d’Agnès Varda est très reconnaissable ; il y a toujours sa voix, sa présence. Et elle y glisse aussi toujours des références aux artistes. Là, elle montre le jardin de Bohdan Litnianski, les mobiles de Sarah Sze, les peintures de Louis Pons… Elle évoque aussi des tableaux de maître signés Millet ou Breton. Il y a toujours chez elle cette sensation de puzzle.

Comment en fait-elle un « tout » cohérent ?

Ça, c’est sa maîtrise du montage. C’est de la véritable dentelle. Ça nous paraît totalement évident et simple, mais la structure et le montage des films d’Agnès sont très sophistiqués. D’abord, le processus est long. Agnès tournait puis montait. Là, elle se rendait compte de ce qui lui manquait et repartait en tournage. Elle avait coutume de dire que le hasard était le meilleur premier assistant ; une personne lui en amenait une autre qui lui en présentait une autre… Ce genre de documentaire ne commence pas à une date donnée pour s’arrêter un mois plus tard avant d’enchaîner avec le montage. 

Agnès tournait, réfléchissait, provoquait des rencontres, traînait en voiture… Elle ne savait jamais si elle allait mettre deux mois, six mois ou un an pour finir ses films.

Ce projet si atypique a-t-il facilement obtenu des soutiens ?

Le film a été financé en partie par Canal+ qui a été son premier diffuseur. Agnès est allée voir Alain De Greef, à l’époque responsable éditorial de Canal, avec une boîte dans laquelle il y avait une pomme de terre en forme de cœur. Elle lui a dit : « Cette pomme de terre et moi, on aimerait faire un documentaire. ». Il lui a répondu que c’était une nécessité. C’était un homme de grande culture cinématographique, il aimait beaucoup le cinéma d’Agnès et il savait qu’il fallait la laisser libre et lui laisser du temps. Après, le CNC et la PROCIREP sont venus compléter le budget.

Comment s’est passée la sortie du film en salles ?

Il y a d’abord eu la sélection hors-compétition au Festival de Cannes. Cette décision a complètement changé la donne pour les documentaires. Les Glaneurs et la Glaneuse a ouvert la voie à l’arrivée des documentaires dans les grands festivals. Comme par hasard, quatre ans plus tard, l’un d’eux (Farhenheit 9/11 de Michael Moore) a même gagné la Palme d’Or. Les Glaneurs et la Glaneuse a fait le tour du monde et a reçu de nombreuses récompenses. Agnès voulait partager tout cela. D’autant qu’elle recevait énormément de lettres et de témoignages de gens qui ont été touchés par son film. Elle a donc décidé d’en faire une suite ; ce qui n’est pas commun pour un documentaire. Deux ans après raconte l’après-film. Elle y retrouve les gens qu’elle avait rencontrés après sa sortie.

Les Glaneurs et la Glaneuse a même intégré les programmes scolaires. Il est au programme de « Collège au cinéma »…

Il est nécessaire de faire prendre conscience aux jeunes générations que les déchets sont trop nombreux, qu’il y a du gâchis, et qu’on a encore dans nos pays des laissés-pour-compte et des personnes qui n’ont pas assez pour manger. C’est quand même la honte de notre société ! Le film a été tourné en 2000. Vingt ans après rien de tout cela n’a évolué. On a encore besoin des Restos du Cœur. Le confinement et la crise sanitaire que nous traversons a même amplifié le phénomène. Il a fallu préparer des paniers repas pour beaucoup de gens. C’était notamment une initiative de JR avec le Refettorio dans la crypte de l’église de la Madeleine où des restaurateurs bénévoles cuisinaient des denrées quasiment périmées pour ceux dans le besoin. Donc, le sujet des Glaneurs est encore d’actualité. Et c’est pour cela qu’il me paraît nécessaire de le mettre au programme de « Collège au cinéma » encore longtemps ! Beaucoup de gens qui travaillent dans le milieu associatif nous demandent aussi le film pour des projections souvent suivies d’une discussion.

Avec vingt ans de recul, comment expliquez-vous l’importance de ce film ?

Les Glaneurs et la Glaneuse a touché une véritable corde sensible chez les gens. Les témoignages amicaux n’ont jamais cessé d’affluer sur ce film. Quand Agnès est décédée, des anonymes ont déposé devant sa porte, pendant des semaines, des patates en forme de cœur. C’était un geste de tendresse. Et sur sa tombe au cimetière Montparnasse, les passants continuent régulièrement à faire de même. Agnès a conféré de la beauté au légume le plus modeste. C’est presque devenu sa signature.

L’idée forte des Glaneurs et la Glaneuse est aussi de dire : « Est-ce qu’on ne peut pas trouver de la beauté dans des choses simples ? »