Secoya Eco-Tournage  : « L'idée est d’adapter le cinéma à la réalité climatique et sociale actuelle »

Secoya Eco-Tournage  : « L'idée est d’adapter le cinéma à la réalité climatique et sociale actuelle »

08 octobre 2020
Séries et TV
Secoya Eco-tournage
Secoya Eco-tournage DR
Ancien régisseur, Mathieu Delahousse a fondé en 2018 Secoya Eco-tournage avec Charles Gachet-Dieuzeide (ex-régisseur et codirecteur de la société de production Iconokast). Leur mission : accompagner les sociétés de production tout au long de leur projet afin de réussir leur transition écologique. Rencontre.

Vous étiez régisseur. Comment en êtes-vous arrivé à l'éco-tournage  ?

J'ai eu le plaisir - et la chance - d'être sur beaucoup de tournages importants et impressionnants par leur mise en place. Il y a 20 ans, j'ai travaillé sur une publicité pour une marque de glaces. Nous sommes allés reconstruire un verger à plus de 3 000 mètres d'altitude en installant 200 arbres montés par hélicoptère… Je me souviens aussi de décors construits dans un studio pour un film se déroulant dans l'espace et qui avaient nécessité la fabrication de stations spatiales entières détruites à la fin du tournage, au grand dam du directeur du Musée de l'Air et de l'Espace du Bourget qui voulait les récupérer. Ces 20 années d'expérience m’ont permis de développer, au fur et à mesure, une vraie conscience écologique. Elle n’est pas arrivée du jour au lendemain mais a pris forme à force de films et de lectures. Avec mon associé, nous partageons tous deux une passion pour la montagne, le freeride, les grands espaces…

Nous avons tourné beaucoup de films en montagne et forcément, lorsqu’on tourne dans des parcs naturels, l'impact de notre activité nous saute aux yeux. Davantage que dans un studio parisien. Nous avons fini par nous poser la question : « Et nous, qu'est-ce qu'on fait ? »

Comme dirait Ghandi, « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ». C'est là que notre démarche prend sa source  : nous avons essayé de trouver des points d'action, d'étudier ce qui existait et de voir ce que nous pouvions faire. Concrètement.

Était-ce difficile, au départ, de faire accepter le changement par la profession  ?

Nous avons d'abord évalué où en étaient les consciences sur ces sujets-là. Et, surprise, tout le monde était ravi. Ensuite, nous avons réfléchi aux mesures concrètes qu’on pouvait proposer - prendre une gourde, redistribuer les restes de repas en fin de tournage pour éviter le gaspillage… C'était limité au moment très spécifique qu'est un tournage, et il n'y avait pas de vision plus large sur le fait d'intégrer cette démarche dès le lancement d'un projet. Parce que, ce qu’on a compris très vite, c’est que c’est à cette étape que peuvent être mises en place des démarches entraînant de véritables économies - financières ET écologiques. Dès l'écriture du scénario et la conception des décors, on peut développer une réflexion qui va dans le bon sens. Un de nos premiers projets a été le tournage de Baron noir et nous avons ensuite été appelés par d'autres productions qui avaient eu vent de notre travail sur cette série.

Quelles étaient les mesures prises sur Baron noir ?

Nous avions supprimé tout ce qui était à usage unique, comme les bouteilles et couverts en plastique. Nous avions aussi sensibilisé l’équipe au gaspillage alimentaire, au tri et à la valorisation des déchets, mais aussi à la production de ces déchets. Le meilleur déchet c’est celui qu'on ne produit pas. Il fallait donc réduire avant de recycler. Il fallait également valoriser les déchets carbonés (cartons, papiers, branches, pailles, etc - ndlr) pour les réintégrer ensuite dans l'agriculture par le biais d'engrais ou via la méthanisation. Et à chaque fois, il y avait une histoire derrière chaque action. Lorsque nous mettons en place le tri des déchets avec le réseau Elise, c'est l'occasion de parler de cette société qui fonctionne avec des travailleurs handicapés, et donc de promouvoir l'inclusion. On montre qu'en choisissant une poubelle plutôt qu'une autre, ça ne coûte pas grand-chose à la personne qui le fait, et ça permet de mettre en place une économie sociale et circulaire. Nous sensibilisons pendant le tournage mais également a posteriori, en donnant un bilan récapitulatif très didactique et pédagogique. Un autre exemple : un décorateur pourra chercher du bois dans une ressourcerie qui propose des matières issues du réemploi plutôt que du bois neuf qui vient d'une forêt dont on peut difficilement s'assurer qu'elle est labellisée. Nos actions sont un support pour parler d'inclusion, de handicap, de minorités, de femmes battues… Nous travaillons par exemple avec une société qui propose des masques lavables. Si l'intérêt écologique est à étudier, ces masques sont fabriqués en France, avec du tissu français et ils sont assemblés par une association aidant des femmes battues à reprendre leur autonomie. Ça ne changera pas la façon de faire un film, mais il y aura des conséquences en dehors.

Trouver de telles entreprises, partout en France, doit être votre plus grand défi ?

C'est plutôt le plus gros plaisir. Me mettre à la recherche de ces solutions, trouver les personnes adéquates, dans un climat qui est considéré comme morose, c’est vraiment ce qui m'anime et me motive le plus. Lorsque nous arrivons dans une région pour un tournage, nous commençons à entrer dans le monde de l'économie circulaire : les gens du réseau se connaissent et ils nous renvoient les uns vers les autres très rapidement. Une partie de notre travail consiste aussi à faire du lobbying auprès des régions et des commissions du film pour leur faire prendre conscience de l'intérêt de promouvoir cette démarche responsable et valoriser une économie locale et solidaire. Ce n'est pas une critique, mais généralement la production d’un film cherche un loueur de voitures renommé, prend des chambres dans un hôtel d'un grand groupe, et se contente d’aller vers ce qu'elle connaît. C’est plus simple que de chercher autre chose même si ça bénéficie moins à l'économie locale. Nous avons travaillé l'année dernière sur le tournage de Poly de Nicolas Vanier dans le Gard rhodanien, région qui est le parent pauvre du tourisme car proche de la Provence et de la Côte d'Azur. Nous sommes venus hors saison et nous avons réservé pour plus de 250 000 euros d'hébergements, dans des logements locaux. Ça a permis à certains propriétaires de réaliser ensuite des travaux de rénovation qu'ils n'avaient pas eu les moyens de faire avant. L’alternative - prendre un hôtel à Orange - aurait augmenté les trajets, donc les frais d'essence. Avec cette démarche responsable, il y a eu moins de pollution et de transport et une meilleure retombée pour l'économie locale… Il faut réussir à s’intégrer dans une économie locale et faire venir uniquement ce qu'on ne trouvera pas sur place.

Vous parliez de mettre en place cette démarche dès la création du projet. Vous souhaitez l'inclure dès la rédaction du scénario ?

C'est notre ambition mais je vous avoue que nous n'en sommes pas encore là. Cela dit, en 2 ans, notre intervention ne se fait plus 3 jours avant le début du tournage (juste à temps pour demander des gourdes), mais au moment de la préproduction, ce qui nous permet de mettre en place une démarche plus globale. Nous n'en sommes pas encore au moment où les producteurs nous appellent pour la note d'intention ou la rédaction du scénario. Il y a des structures plus adaptées que la nôtre pour ça. Mais nous essayons de sensibiliser et d'ouvrir les consciences au fait que la démarche doit être envisagée dès l'origine du projet - et pas seulement pour des raisons marketing parce que le film parle de nature ou parce qu'il est destiné aux enfants.

Je prends l’exemple d’une scène où un personnage à table dans sa cuisine jette un détritus. S'il y a deux ou trois poubelles avec des logos de recyclage, ça ne changera pas le scénario mais au fur et à mesure, ça marquera l'imaginaire collectif. Si le héros doit aller de Marseille à Paris, pourquoi lui faire prendre l'avion alors qu'en train ce sera moins polluant  ? Il faut avoir cette réflexion pour accompagner un changement des mentalités.

Aux Etats-Unis, le « Sam », la personne qui ne boit pas quand on va en soirée, a été largement popularisé par les séries. Davantage que les campagnes de sensibilisation, c'est l'identification via les séries qui a aidé le développement et l'intégration de cette logique au sein des facultés par exemple. En tant que média, nous avons un rôle à jouer et il faut prendre conscience de cette importance-là.

Aujourd'hui, comment fonctionne Secoya Eco-tournage ?

Nous travaillons avec une équipe qui évolue beaucoup. Nous sommes 5, dont moi et mon associé, à travailler de manière récurrente pour Secoya Eco-tournage. Nous avons créé une société qui n'existe pas en Europe, à la croisée des mondes entre une société de production, de conseil et de technique. Nous ne rentrons dans aucune case, ce qui est compliqué administrativement en France. Mais nous avons eu la chance d'obtenir la possibilité d'embaucher des intermittents car nous voulions que ce soit eux qui parlent à d'autres intermittents. Ils connaissent le métier, ses contraintes. Il y a une bienveillance de base envers la personne qui va apporter les recommandations. Nous n'allons pas expliquer à un chef opérateur comment faire sa lumière en mettant des LED, mais nous allons plutôt l'amener à s'interroger et le faire devenir moteur des questions qu'il va nous poser ensuite, sans remettre en question sa compétence artistique. Les personnes qui travaillent avec nous ne font pas carrière au sein de Secoya Eco-tournage. Ils font un film ou deux avec nous pour conseiller les équipes et ils retournent à leur travail, mais avec leur sensibilité et l'information apportée par Secoya Eco-tournage. Ils deviennent les émissaires de cette philosophie. Nous espérons qu'ils continueront leur vie avec elle. Si Secoya Eco-tournage s'arrête demain, notre action pourra peut-être se poursuivre grâce à eux. L'idée n'est pas d'arrêter de faire du cinéma mais d'adapter notre façon de faire à la réalité climatique et sociale actuelle.